par Ellis Amdur « Rendez-vous with Adventure » Édition 66FR

Au Japon, durant peu de temps, j’ai pratiqué le judo au Kodokan.

Ellis Amdur
Ellis Amdur

puis pendant plusieurs années avec l’équipe de jūdō du lycée Tokaidai Sagami. Tokai Daigaku était un immense complexe universitaire, un campus qui était aussi le plus puissant centre de jūdō au Japon. Leur équipe était entraînée par certains des plus grands champions et ils recrutaient des étudiants dans tout le Japon. Pour donner au lecteur une idée du niveau de compétence et de puissance de ces jeunes gens, nous avions l’habitude de nous aligner par ordre de poids pour le salut. Pesant environ 100 kilos à l’époque, je ne me trouvais même pas au milieu de la ligne de la quarantaine de membres du dojo – je mesure deux mètres et certains d’entre faisaient ma taille ou presque. Au moins six de ces jeunes gaillards de 17-18 ans pouvaient régulièrement battre leur propre instructeur, un 6e dan de 36 ans. Un de mes plus grands exploits dans les arts martiaux a eu lieu lors d’un combat d’entraînement avec leur star, un jeune de deux mètres et 140 kilos qui aurait dû prendre la succession de Yamashita Yasuhiro [un des plus grands champions de l’histoire du jūdō]. Il a été malheureusement foudroyé par une leucémie dans sa dernière année d’études. J’étais professeur d’anglais dans ce lycée, j’avais dans les trente-cinq ans, j’étais un relatif débutant en jūdō, et donc il ne s’en faisait certainement pas. Mais je l’ai surpris avec un kouchi-gari [petit fauchage intérieur] et j’ai réussi à le prendre à contre-pied, [il s’est retrouvé] une jambe en l’air. Tout me disant : « Bien joué, Senseï ! », il a retrouvé son équilibre, et instinctivement, s’est vrillé pour me projeter avec un seoi-nage [projection d’épaule] qui a secoué mon ADN jusqu’aux gènes de feu mes aïeux. Je ne suis pas sûr d’être plus fier de l’avoir un instant mis en déséquilibre ou d’avoir survécu à sa projection.

« Et bien, c’était Mick Jagger, mais ce n’était pas vraiment lui » Une groupie déçue racontant sa nuit à ses copines, le lendemain matin.


Tout ça pour dire que j’aime beaucoup le jūdō, autrement dit : jūdō namen nayo [touche pas au jūdō !!]. C’est pourquoi il y a dans la mythologie de l’aïkidō une histoire répandue qui m’a toujours dérangé. Elle a pour auteur Robert Smith, bien connu pour ses livres sur les arts martiaux chinois et qui avait aussi été un jūdōka de fort bon niveau. En 1953, dans un compte-rendu [1] de la première compétition nationale de jūdō organisé par l’Amateur Athletic Union (AAU), il écrivait :

Tohei (8e dan d’ aïkidō), en visite du Japon, a fait une remarquable démonstration de ce « jūdō supérieur » – bien que, bien sûr, ce ne soit pas exactement cela. Cinq yudansha, dont Yoshimura (4e dan), l’ont attaqué en même temps et ont été, vite fait bien fait, remis à leur place par ce petit homme agile qui dansait si élégamment sur le tatami. Le combat était improvisé et je n’ai jamais rien vu de semblable. –  Robert Smith - My Aikido Interlude


On dit que Tohei avait été un fort jūdōka avant de pratiquer l’aïkidō. Qui plus est, l’expression « petit homme agile » n’est pas vraiment exacte :il n’était pas grand, mais il n’était pas « petit », il suffit de voir la taille de ses avant-bras sur la photo. En fait, Tohei avait une force monstrueuse.

Selon ce que m’a dit Kuroiwa Yoshio Sensei :
Non seulement Tohei Sensei était fort, mais il avait aussi la maîtrise de son corps. Une fois, au cours d’une démonstration, moi, Tamura, Kobayashi et Noro étions censés l’attaquer ensemble et nous avons décidé de lui jouer un mauvais tour. Il jouait les petits chefs avec tout le monde, nous nous sommes donc mis d’accord pour foncer sur lui, l’attraper et le plaquer sur le tapis. On l’a attrapé, et il a tout simplement explosé. Il nous a envoyé voler dans tous les sens. Vous voulez savoir combien il était fort ? Après la guerre, Tohei Senseï, revenait d’Iwama au Honbu dojo avec deux valises de riz : à l’époque c’était considéré comme du marché noir. S’il avait eu l’air d’avoir du mal à porter ses valises, quelqu’un aurait pu trouver ça suspect et il aurait été fouillé et arrêté. Alors, chaque fois qu’il passait les portillons des quais de gare, il soulevait ses valises à la hauteur des épaules, les faisant passer par-dessus le portillon comme si elles étaient vides, et il les tenait comme ça jusqu’à ce qu’on ne le voit plus.

Robert Smith a été l’un des premiers Occidentaux à écrire sur les arts martiaux asiatiques et à les étudier. Sa prose, bien que souvent quelque peu tarabiscotée et lourde, décrit magnifiquement les enseignants avec qui il a étudié. Je n’oublierai jamais sa description de l’instructeur de bagua ch’uan Paul Kuo : «Sa colonne vertébrale était droite comme de la fumée. » Cependant, quelques fois la perspective qu’il donnait des évènements allait à l’encontre de ce que d’autres, y compris certains des enseignants dont il parlait, avaient vécu et perçu. Il faisait ainsi, de ce que d’autres avaient trouvé banal, quelque chose de magique. Je me souviens en particulier d’une histoire de cinq jūdōkas battus en même temps, une histoire qui a été ensuite reprise par l’Aïkikaï et utilisée comme « preuve » de l’invincibilité de l’aïkidō. Je dis bien : l’Aïkikaï. Ueshiba Kisshomaru, dans le son livre, Aïkidō, écrit : [2]
Tohei est allé à Hawaï entre 1953 et 1954 pour s’efforcer de présenter l’aïkidō aux Américains. En compagnie du président de l’association de Jūdō de Hawaï, il s’est trouvé participer au All American Jūdō Contest à San José. À la demande de nombreuses participants, il a dû affronter cinq jūdōkas américains choisis parmi les compétiteurs venant de différents États. Ils l’ont attaqué ensemble et il les a projeté sans peine. Cet évènement a été annoncé au monde entier et le fait qu’il avait vaincu les cinq principaux jūdōkas – des géants qu’il n’avait jamais rencontré auparavant – sans aucun problème a fait de lui un héros aux États-Unis et a montré la vraie valeur de l’aïkidō.

Cette histoire m’a toujours semblé douteuse. Les choses se sont-elles vraiment passées comme Smith, et ensuite l’Aïkikaï, l’ont prétendu ?

Mes doutes sont devenus certitude après que j’ai vu le film de 1957 : « Rendez-vous with Adventure ».[3] Il s’agit d’un documentaire divertissant dans lequel deux Américains en chapeau de cowboy se rendent au Hombu Dojo de l’Aïkikaï, filment Ueshiba exécutant de puissantes techniques, et en subissent quelques-unes eux-mêmes. À un moment donné, le caméraman, un homme d’âge moyen, avec de l’embonpoint et un peu pataud, dépourvu de toute compétence combative, attaque Tohei.

Extrait du film Rendez-vous with Adventure disponible sur Aikido Journal [3]
Ses « attaques » se limitent à des tentatives de saisie et de lutte avec Tohei, qui de son côté avait sûrement reçu des ordres stricts de ne pas abimer l’invité (comme on est au Japon, cela aurait dû aller sans dire !) Tohei feinte et esquive et plusieurs fois fait tomber le type, en utilisant surtout ce que l’on pourrait appeler du kuzushi et du taïsabaki de jūdō. À un moment pénible à voir, Tohei est amené au sol dans un enchevêtrement de bras et de jambes, mais il arrive à s’en sortir et à faire chuter le type une fois de plus.








Herman mettant Tohei à terre

Les situations de ce genre sont délicates. Si Tohei avait projeté l’homme trop violemment, il aurait pu le blesser, car celui-ci ne savait pas chuter correctement. Lui aurait-il fait une clé de bras, qu’il aurait pu lui casser le poignet, si l’autre ne savait pas dans quelle direction aller. Il n’en reste pas moins que c’est gênant, et ce qui est encore plus gênant, ce sont les contorsions intellectuelles auxquelles se sont livrés certains partisans de l’aïkidō pour justifier sa performance. Notez bien : Tohei avait justement été choisi pour un tel défi plutôt qu’un petit jeune comme Chiba Kazuo ou Tamura Nobuyoshi, PARCE QUE Ueshiba (ou son fils Ueshiba Kisshomaru, qui effectivement dirigeait le dojo) pensait qu’il saurait s’occuper de lui sans le blesser. La première fois que j’ai vu cette vidéo et qu’on m’a demandé de la commenter, j’ai écrit :

Cela me rappelle lorsque le Révérend Père André a pété à côté de tante Jeanne et qu’elle a prétendu que le son en était magnifique et en ré mineur et l’odeur aussi exquise que celle d’une mangue. Non seulement l’homme était un gros type d’âge mûr, sans entraînement et pas en forme, mais Tohei, dans sa biographie, insiste sur le fait qu’ [au départ] il était un jūdōka et qu’après avoir un peu pratiqué l’aïkidō, il battait facilement des 4e et 5e dan, ses ainés. Bien sûr, Ueshiba lui avait dit – ou attendait de lui – qu’il ne devait en aucun cas blesser le type. Mais tout de même, pour un shihan, bucho de l’ « Art martial le plus puissant de tout le Japon et de tous les temps », c’est catastrophique, et ce même si le son en est magnifique et en ré mineur.

Selon le journal d’entraînement que tenait l’amiral Takeshita, Ueshiba a consacré une grande partie de son temps dans les années 1920 à étudier et enseigner comment battre des jūdōkas. Des hommes comme Tomiki Kenji, Kotani Sumiyuki, Sugino Yoshio, Shirata Rinjiro, Murashige Aritoshi, Shioda Gozo, Mochizuki Minoru, Nakazono Masahilo, Chiba Kazuo, tous jūdōka, ont étudié avec lui, et pas seulement parce qu’il était un charmant vieux mystique. Je n’ai aucun doute que Tomiki, Shirata, ou Mochizuki auraient pu facilement et sans risques maîtriser ce balourd d’âge moyen. Je n’arrivais tout simplement pas à comprendre cela. Comment Tohei, quelqu’un de si fort qui pouvait porter deux valises pleines de riz à hauteur d’épaules comme si elles étaient vides, qui aurait battu simultanément cinq jeunes jūdōkas dont l’un est devenu plus tard un footballeur professionnel, avait-il pu avoir une telle difficulté avec ce gros plein de soupe ?

Grâce au travail incroyable de recherche de Joe Svinth, j’ai obtenu les noms de certains de ceux qui avait participé à ce championnat il y a 60 ans de cela. Je leur ai écrit une lettre, dont une partie est reproduite ici :

J’ai vécu au Japon pendant environ 13 ans, et j’y ai pratiqué entre autres le jūdō et l’aïkidō, et j’ai connu la plupart des plus grands enseignants d’aïkidō des années 1970 et 1980, et je crois qu’aucun d’entre eux n’aurait pu venir à bout de deux bons jūdōka, et encore moins de cinq, et de la manière décrite. La plupart des aïkidōkas, pour être honnête, seraient facilement mis par terre par un bon jūdōka. Certes, Tohei était au sommet de l’aïkidō, mais même en prenant ça en compte, c’est une histoire étonnante. Robert Smith était sans aucun doute l’un des meilleurs écrivains sur les arts martiaux et un pratiquant expérimenté. Cependant, j’ai lu d’autres récits de lui où il semble pencher vers le magique plutôt que vers le purement factuel. Ceci est un autre cas qui me fait penser à de la poudre de perlimpinpin.

Ma question est : Y étiez-vous ? Étiez-vous l’un des cinq attaquants ? Avez-vous vu cela de vos yeux ? Cela s’est-il passé de la façon dont Smith l’a décrite, ou ces jeunes gens chutaient-ils d’eux-mêmes pour leur honorable visiteur ? Dans les arts martiaux les mythes sont assez divertissants, mais la vérité vaut toujours mieux.

Voici les réponses de plusieurs de ces grands hommes du jūdō américain :

J’ai participé au tournoi dont vous parlez. Vu que cela fait longtemps que la démonstration a eu lieu, je me souviens vaguement que les participants jūdōkas ne sont pas arrivés à le faire chuter. En tant que spectateur, cela avait l’air très réel et je n’en démordrai pas. – Fred Morimoto


L’évènement dont vous parlez a été annoncé et un groupe de concurrents est monté sur le tapis. Je les revois tous approcher le tapis, mais je ne me souviens ni des visages, ni des noms. Mes souvenirs diffèrent du récit de M. Smith. Je ne me souviens pas que l’« attaque simultanée » ait été un assaut collectif. Je me rappelle vaguement le groupe sur le tapis et des attaques exécutées l’une après l’autre, pas un assaut groupé. Bien sûr, vous devez garder à l’esprit que je pourrais avoir tort, car cet événement s’est produit il y a de nombreuses années. Mon impression est que Tohei était attaqué pour de vrai et qu’il se défendait admirablement. Je ne l’ai pas interprété comme si c’était « de jeunes gars qui chutaient pour l’honorable visiteur » comme vous l’avez mentionné dans votre lettre. J’avais 23 ans à l’époque et j’en ai maintenant 83. Je me souviens des évènements de la façon décrite ci-dessus, et pour autant que je puisse en juger, mes souvenirs sont exacts. – Lyle W. Hunt Jr.


Le compte-rendu suivant est issu d’un entretien téléphonique avec le grand jūdōka hawaïen, Frank Nakashima. De mes trois correspondants, il est celui qui a eu le contact le plus direct avec Tohei, bien qu’il ne fît pas partie de la manifestation elle-même. Il parlait avec émerveillement dans la voix :


… En savoir plus, dans le numéro 66FR

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