Kurt Bartholet 2e partie

L’aïkido a bien plus à offrir beaucoup plus qu’une simple recherche de perfection technique par un entrainement obstiné.


Kurt Bartholet pendant l'entreitien 2008 à Zurich.

Pourriez-vous raconter à nos lecteurs ce qui vous a amené à la pratique de l’aïkido ?

Quand j’avais 18 ans, j’ai rencontré Willi Frischknecht à Schönengrund. L’aïkido était alors transmis par beaucoup de gens intéressants, comme par exemple Freddy Jacot-Descombes, qui poursuivaient un grand dessein, dont je ne pouvais, à l’époque, saisir toute la portée, mais qui m’attirait comme par magie. Il y avait une dimension spirituelle qui était nouvelle pour moi, mais que l’on pouvait ressentir pratiquement à travers le mouvement.
Des années plus tard, cette expérience vécue de la spiritualité en aïkido s’est relativisée. Pendant plus de dix ans j’ai intensivement travaillé avec Ikeda Sensei puis je suis parti au Japon, à Iwama, chez Saito Sensei pour y pratiquer comme uchi deshi dans un système traditionnel. En 1981, j’ai fait un séjour à San Francisco et j’ai pratiqué intensément avec Bruce Klickstein et Frank Doran, et j’ai participé régulièrement à des stages avec Terry Dobson et Robert Nadeau.

Est-ce que la vie et la pratique à Iwama étaient vraiment traditionnelles ?

Oui, tout du moins en 1980, Iwama était encore un lieu très rustique et traditionnel. L’endroit n’était pas encore aussi connu et envahi par les visiteurs que maintenant, où s’est développé comme un « tourisme Iwama ».
On a commencé à voir des gens venir pour trois ou quatre semaines puis, sans vraiment s’être intégrés, repartir. Ensuite ils écrivent des récits de leur séjour qu’ils vont colporter en Europe.
Au début, à Iwama, chacun devait d’abord faire ses preuves. A l’époque, Saïto Sensei ne connaissait pas les Suisses et pendant les premiers trois mois j’ai été obligé d’habiter en dehors du dojo. Ce n’est qu’après avoir fait mes preuves par ma bonne attitude que j’ai été autorisé à emménager dans le dojo comme uchi deshi. Se trouvaient là aussi, entre autres, Mark et Ute van Meerendonk qui étaient des élèves très proches de Saïto Sensei. Comme je suis de caractère plutôt réservé, je n’ai jamais appartenu à son entourage rapproché et je pensais souvent que Saïto Sensei ne m’avait même pas remarqué. Par ailleurs, je participais régulièrement à des sesshin Zen, ce qui alors était plutôt inhabituel, et j’allais aussi, en cachette, au Hombu Dojo.
A la fin de mon premier séjour à Iwama, Saïto Sensei m’a offert la veste de son keikogi et sa ceinture, ce qui m’a profondément ému. C’était un cadeau très personnel et je me suis rendu compte que, sans que je m’en aperçoive, il avait attentivement observé comment je m’étais intégré dans la vie du dojo d’Iwama.
Saïto Sensei a représenté pour moi une personnalité avec qui j’entretiens toujours un profond rapport ; il m’est apparu comme quelqu’un d’intègre et de franc et, à contre courant de la tradition courante, il nous a fortement soutenus, nous les étrangers.
Par rapport à un stage d’aïkido normal, la vie à Iwama était une expérience bien plus profonde, et la pratique était vraiment traditionnelle : habiter dans le dojo, y dormir et, en plus de l’entraînement, il y avait le travail et la cuisine, tout cela à la campagne et dans un espace très restreint. Le travail physique ne constitue qu’une petite partie de l’apprentissage. La constante confrontation psychique avec l’aïkido, la vie réduite au minimum dans cet espace étroit, cela a été pour moi une expérience particulière.
Tôt le matin, je m’entraînais par moi-même à la méditation Zen, ce qui pour moi constituait un complément très important. Au printemps, alors que les plantes, les buissons et les arbres étaient en fleurs, avec un petit groupe j’allais, avant le cours du matin, courir sur les pentes du Mont Atago – dans un vieux film, c’est là que l’on peut voir Saïto pousser O Sensei. La vie quotidienne était très simple, sans aucun luxe ; on dormait sur des futons dans le dojo, là-même où nous pratiquions. Il y avait aussi des fêtes et alors on faisait bombance, et ceux qui le désiraient pouvaient boire tout leur soul.

A Iwama, la pratique était quelque chose de spécial et la plupart de ceux qui y ont été vous diront la même chose. Cette intensité physique entraînait chez moi un développement plus marqué des chakras inférieurs et libérait ainsi des ressources auxquelles je n’avais pas accès auparavant. C’est pourquoi la pratique régulière de la méditation et des exercices de respirations que j’avais appris de Tada Sensei était très importante pour mon équilibre intérieur. Pendant ce séjour j’ai aussi fait trois retraites dans un monastère Zen, pour des sesshin d’une semaine. Après trois mois à Iwama, je suis allé voir Me Saïto pour lui demander la permission de participer à une sesshin Zen chez le Père Lassalle, un Jésuite. [ Hugo Makibi Enomiya-Lassalle, né 1898 près de Nieheim en Westphalie, décédé en 1990.] Il m’a longuement regardé en silence car il était stupéfait : ce n’était pas du tout courant parmi les uchi deshi. Il a hoché la tête et m’a dit « C’est bon, tu peux y aller. » Ces sesshin Zen ont été pour moi une expérience très importante, mais à un autre niveau, peut-être une des plus dures que je n’aie jamais connues.

Mon premier séjour à Iwama a duré onze mois, les années suivantes j’y allais la plupart du temps pour 4 ou 5 semaines. Une fois je m’y suis rendu avec un groupe de Suisses. Cette visite n’a pas eu que de bons côtés, car certains membres de mon groupe n’ont pas pu se faire à la condition d’uchi deshi. Cela a entraîné des conflits, et selon la tradition japonaise, c’est moi qui ai dû en assumer la responsabilité. Cette fois-là, j’ai personnellement ressenti une dureté dans la pratique, que je ne pouvais plus supporter. Je suis un psychothérapeute et non un « gros bras », ces expériences ne me faisaient plus de bien et je me suis rendu compte qu’il me fallait aller chercher plus loin.

Iwama a encore beaucoup à apporter, et à chaque fois que je vais au Japon, je ne manque pas de rendre visite au dojo et au Mont Atago. Quand je me retrouve là-bas, je ressens immédiatement les souvenirs sur ma peau, dans mon corps. Cela me rappelle une histoire d’Iwama : une fois, il y a eu une soirée avec beaucoup d’invités, dont certains devaient passer la nuit au dojo et c’est pourquoi j’ai dû, avec d’autres uchi deshi, dormir dans ce qui avait été la chambre d’O Sensei.
C’était le printemps. Le matin j’ai ouvert les portes coulissantes, il pleuvait et nous avons regardé le jardin : soudainement la terre a commencé à trembler, tout bougeait et moi, j’étais tout à fait calme – je ressens cela encore aujourd’hui, l’odeur de la végétation, l’humidité de la pluie tiède et la terre qui bougeait… C’est une expérience qui gît très profondément en moi.
Pour conclure sur Iwama, je peux dire que nous pratiquions les fondements, les techniques de base et nous travaillions les armes quotidiennement. En plus de cette pratique, il y avait l’autre aspect : la simplicité de la vie, l’espace clos, monastique, l’austère vie communautaire, la nature… Pour moi, ceci était encore plus important.

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