Entretien avec Gillle de Chénerilles de Saarebruck

C'était une vieille salle de bal sombre. Nous nous entraînions sur la scène. En hiver, il n'y avait pas de chauffage.

Gilles dans son dojo : Sakura-Dojo 1999, Saarbruck
Gilles dans son dojo : Sakura-Dojo 1999, Saarbruck

Où, quand, comment et pourquoi as-tu commencé l'aïkido, te souviens-tu de tes premiers professeurs et as-tu pratiqué d'autres arts martiaux ?

Gilles de Chénerilles : J'ai d'abord commencé à faire du judo très jeune, je devais avoir 11 ans. Mon oncle et mes cousins nous ont amenés mon père, mon frère et moi sur un tapis de judo à Saint-Avold. C'était une vieille salle de bal sombre. Nous nous entraînions sur la scène. En hiver, il n'y avait pas de chauffage. Omniprésente était l'odeur des tatamis, des kimonos, de la transpiration! C'étaient mes premières impressions fortes !

Je n'ai pas continué, mais quelques années plus tard, un ami étudiant, j'étais alors à l'Ecole des Arts Appliqués à Metz, m'a entraîné à un cours de karaté. J'ai ainsi pu faire une bonne année de karaté. Je suis revenu à Saint-Avold, et n'ai pu continuer car il n'y avait pas de professeur.
Mais le virus des arts martiaux était alors en moi. Un peut plus tard, j'ai vu une démonstration d'arts martiaux à la télévision. C'était dingue! Je n'avais jamais vu cela avant. Un Japonais, c'était Maître Tamura, projetait des attaquants sans avoir l'air de les toucher. Ceux-ci bondissaient, chutaient, se relevaient, c'était très fascinant ! Beaucoup plus fascinant que tout ce que j'avais vu jusque là.

J'en parlais à mon ancien professeur de judo, Monsieur Bruno Gawronski qui me dit : «Pas de problème, tu viens, on en fera !» La semaine suivante, j'ai commencé l'aïkido. C'était en 1970.

J'ai appris les bases avec cette personne ainsi qu'avec une autre personne qui était déjà 2e kyu et qui avait pratiqué l'aïkido à Marseille avec Alain Guerrier en 1967. Cette personne s'appelait Gérard Schkud. Ces deux personnes ont été une forte source de motivation pour moi à mes débuts.

Au bout d'un an, j'ai décidé de partir en stage d'été aïkido afin de pratiquer plus intensivement.
J'ai eu la chance de participer à un premier stage avec Tamura Sensei et Nakazono Sensei à Annecy.

Ces stages étaient exténuants, car beaucoup plus intensifs que maintenant, et surtout beaucoup plus physiques ! Mais quelle dynamique de groupe ! C'était formidable !

J'y ai rencontré Paul Muller pour la première fois. Nous avons tout de suite sympathisés et trois mois après, il dirigeait un premier stage d'aïkido à Saint-Avold. Ce fut le début d'une période où nous avons commencé à travailler intensivement ensemble. Paul est vraiment un enseignant d'aïkido hors pairs.

Il était déjà troisième dan et avait beaucoup à donner. Grâce à lui, le club aïkido de St-Avold a pu grandir et exister. Aujourd'hui notre ancien club est un des clubs les plus importants de Lorraine.

En 1974, j'ai passé ma ceinture noire et en 1975 j'ai été reçu aux épreuves du BEES de judo option aïkido. En fait j'enseignais depuis 1972, date où j'avais eu mon 4e kyu. J'avais toujours un pas d'avance sur les autres, car au bout d'un certain temps ils arrêtaient tous !


Qu'est-ce qui t'as amené à aller t'installer en Allemagne ?

En 1983, j'ai été m'installer en Allemagne, car j'avais fait la connaissance d'une allemande avec laquelle j'ai vécu un certain temps. Nous ne sommes pas restés ensemble, mais j'ai décidé de rester en Allemagne.

J'ai continué à exercer mes activités aïkido au sein du club de Forbach, qui était plus près de chez moi géographiquement. J'ai eu l'occasion à la demande de judokas allemands de démarrer des groupes à Sarlouis et surtout à Sarrebruck : en 1984, à l'Université de Sarrebruck et dans deux autres associations. Actuellement nous sommes une dizaine de groupes à pratiquer l'aïkido en Sarre.


Y a-t-il une différence entre la pratique de l'aïkido en France et en Allemagne ? Et entre les pratiquants ?

A mon avis, il n'y a pas une grosse différence entre l'aïkido en France et en Allemagne.

Le courant passe bien, il y a de nombreux échanges transfrontaliers et entre les deux pays. Au niveau de la pratique, l'on pourrait dire que le français pratique un aïkido plus global, plus latin par rapport à l'allemand qui aurait tendance à pratiquer un aïkido plus structuré. Il faut faire très attention à ne pas trop généraliser non plus !

Le pratiquant français semble rechercher une plus grande variété dans l'application des techniques, alors que le pratiquant allemand serait plutôt tenté de chercher à approfondir encore et encore ce qui lui est proposé.


Pratiquant, enseignant, responsable de dojo, comment cela se passe-t-il ?

Pratiquant, enseignant, tout se passe bien dans les deux pays. Il est à signaler quand même que faire de l'aïkido professionnellement, à savoir être travailleur indépendant dans ce domaine, est plus simple en Allemagne qu'en France. La masse des charges sociales s'abattant sur le dos de l'aïkidoka français risque de lui faire courber l'échine avant qu'il soit atteint par la limite d'âge. Inversement en Allemagne, l'aïkidoka travailleur indépendant peut se permettre de démarrer une activité professionnelle sans être trop taxé au départ. Il peut garder le dos droit !


Quelles sont les personnes, dans le monde de l'aïkido, qui t'ont le plus marqué ?

En plus des personnes nommées plus haut, il y a des sensei qui m'ont plus fortement marqués. Il y a eu Maître Tamura qui a eu une influence énorme sur l'aïkido français et européen. Son rayonnement personnel et sa technique m'ont beaucoup influencé.

Maître Yamaguchi a été également une de mes influences, surtout ces dernières années, après sa mort. C'est un peut paradoxal, mais du temps de son vivant, j'ai suivi bon nombre de ses stages en France et en Allemagne, et j'avoue avoir eu l'impression de ne pas avoir compris grand chose. Chaque stage était pour moi source de frustration, de par la forme de son enseignement global. Par contre avec le recul maintenant, j'ai l'impression de revoir des flashes avec des formes et des attitudes qui m'aident dans ma pratique quotidienne.

Maître Yamaguchi avait atteint un niveau de dépouillement extrême dans ses techniques. Il n'avait plus de style du tout. Il avait bouclé la boucle dans un sens. C'était exceptionnel !

Maître Nishio a amené une forme d'enseignement basée sur le rapport aïkido/armes et sur la pratique de la notion d'irimi qui est unique! Ce qui est très attachant également, chez Maître Nishio, c'est le plan humain. J'ai eu l'occasion depuis plusieurs années de le côtoyer, et ce qui m'a le plus frappé, c'est sa simplicité, sa disponibilité et son énergie. Il n'était jamais fatigué ! Ses assistants s'endormaient à table et lui continuait de raconter avec de forts gestes les péripéties de l'aïkido au Japon après la dernière guerre.

J'ai eu pas mal de problèmes quand j'ai commencé à travailler avec Nishio Sensei car j'avais un style technique différent, et je ne voulais pas renier ce que j'avais appris jusque là. En fait quand on arrive à un tournant comme celui-ci, ce que l'on peut faire, c'est essayer de remettre à jour et d'approfondir ce que l'on a déjà appris, avec les nouveaux outils qui sont proposés.


Pour toi, l'aïkido est-il un art martial ?

Au sens moderne du terme, nous pouvons dire oui.

L'aïkido a une base traditionnelle, mais il est un art martial résolument moderne dans l'idée et dans la forme. L'absence de compétition et la recherche d'harmonie avec le partenaire en sont des points importants. Cette recherche d'harmonie avec le partenaire est en fait la base de la communication. Nous sommes en plein dans les concepts du troisième millénaire. O Sensei était un visionnaire !


La préparation (aïki, taïso etc.) est-elle un simple échauffement ou un élément de la pratique proprement dite ?

La préparation en aïkido est pour moi une chose très importante. Un échauffement incomplet ou mal adapté augmente le risque d'accidents. De nombreux pratiquants travaillent devant un ordinateur, dans un bureau sédentairement toute une journée, et il est fondamental de les mettre en mouvement progressivement.
Certains maîtres, certains dojos, pratiquent (ou en tout cas enseignent ) peu, ou pas du tout les armes, on peut penser au Hombu de Tokyo ou à l'Aïkikai de New York. D'autres donnent à ce travail une place importante. Là encore il y a grande diversité: l'aïkiken et aïkijo de Me Saito, la pratique d'un style traditionnel de kenjutsu ou de iaïdo venant s'ajouter à celle de l'aïkido, ou bien ce que fait Me Nishio. Alors : Y a-t-il un aïkido sans les armes ou bien l'aïkido sans les armes n'est-il qu'un sport, une activité de loisir comme une autre ? Y a-t-il un style d'arme spécifique à l'aïkido ?


Pour ce qui est du travail aux armes, certains aïkidokas disent qu'il n'est pas nécessaire à une bonne pratique. Je pense qu'ils peuvent avoir raison dans un sens, surtout en fonction de leur style de pratique et des points forts qu'ils travaillent. Personnellement, je trouve le travail aux armes très intéressant, surtout depuis que j'ai pu travailler avec Nishio Sensei. Il a une approche des armes très personnelle, et très structurée au niveau pédagogique. Je pense qu'il a été très loin dans le rapport armes-aïkido. Il
utilise traditionnellement le jo, le ken et le iaïto.

Il est un des rares à proposer la progression d'une technique de base aïkido à mains nues à la représentation de la même technique en un kata iaïdo-toho, en passant par les représentations jo-mains nues, ken-mains nues, jo-taï-ken et ken-taï-ken. C'est assez fascinant. Il est évident que ce genre de pratique demande une certaine remise en question personnelle, surtout quand on est pratiquant depuis de nombreuses années. En résumé, le travail aux armes peut amener une nette amélioration de la pratique en terme de placement, de distance et surtout de visualisation des angles et des plans de travail de la technique. Ceci permet entre autre d'agrandir le geste dans la technique pour une meilleure gestion de la force du partenaire.


Quelle est la situation la plus drôle que tu aies vécue en aïkido ?

Les situations les plus drôles sur le tatami se rencontrent pour moi dans la pratique quotidienne avec mes élèves. Les fou-rires en plein cours... Tout est calme dans le dojo, concentration maximale, vous êtes en seiza entrain d'échauffer les poignets, et tout d'un coup, ça démarre au fond à droite du tapis, un fou-rire qui vous prend aux tripes, les trois du fond sont déjà tout pâles, près de l'asphyxie pour ne pas éclater de rire ; ils sont pliés en deux ! Et toi, tu est en face, tu ne peux pas te cacher ! Alors, soit tu pouffes à ton tour et c'est le break de deux minute, on va à l'air pour respirer et se calmer. L'autre possibilité si tu maîtrise bien, c'est de penser à des paysages reposants, à tout autre choses et à contrôler la respiration.


Et la plus embarrassante ?
Les situations les plus embarrassantes, par exemple, partir diriger un cours à une quarantaine de kilomètres et se rendre compte devant la salle, en ouvrant le coffre, que l'on a oublié sa veste de keikogi et son hakama ! Que faire ? D'après le principe de base : «quand tu ne sait plus quoi faire, il faut bouger !», j'ai ramassé mes affaires, je me suis changé et j'ai dirigé mon cours d'un air très assuré en T-shirt et pantalon de keikogi.

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