Daëms Jennifer La Colle sur Loup 2007

Toute la jeunesse d'un demi-siècle d'aikido


Jenny Daëms à la colle sur loup 2007.

Tu me demandes une interview et tu souhaites que je me raconte…Cela m’est bien difficile, ma devise étant « Ici et Maintenant ».

Néanmoins je vais faire un effort, pour voyager dans un passé à la fois proche et lointain…

Comme dans un conte de fée, « il était une fois… », un livre m’est tombé dans les mains, par hasard. Mais y a t-il des hasards ?
Ce livre s’appelait « Judo ou Amour mystique » d’Adams Beck et il m’a subjuguée au point de vouloir pratiquer cette discipline.

Il se trouve que mon médecin homéopathe de cette époque était le fondateur du Judo Club de Cannes. Il s’appelait le Dr Croll et il m’a proposé de me présenter au club, j’étais trop timide pour me présenter moi-même. Cela se passait vers 1960.

Bien sûr, je n’y ai pas trouvé le mysticisme du livre… mais une ambiance chaleureuse, et donc je me suis inscrite.
Après six mois de transpiration et de chutes, un jour Pierre Chassang est arrivé au club très enthousiaste, il venait de rencontrer l’aïkido et sortait d’un stage dirigé par Me Tadashi Abe, le seul maître japonais en France. Et c’est avec conviction qu’il a tenu à partager son «non-savoir» avec nous, élèves du judo, qui ne demandions rien, ignorant tout de cette discipline nouvelle.

Mais avec bonne volonté, on répétait les techniques de ce prof improvisé. Mes articulations ont gardé longtemps le souvenir de ses shihonage de novice.
J’aimais bien, mais sans plus, et petit à petit j’ai été séduite par la grâce et la souplesse des mouvements et aussi leur efficacité: «minimum d’efforts, maximum d’efficacité».
Pour pratiquer sérieusement, en dehors de nos balbutiements, et pour approfondir nos connaissances, le petit groupe que nous avions formé se déplaçait pour retrouver l’enseignement de Me Abe, un peu partout en France mais aussi en Italie. Mais il faut se remettre dans le contexte de l’époque, sans autoroutes, avec des voitures moins performantes qu’actuellement, les voyages étaient de petites aventures ! Et sur tous les tatamis on recommençait, et on recommençait les mêmes gestes, en s’améliorant mais sans espoir d’arriver à la perfection… C’est aussi çà, cette discipline !

Mais la vie continue. Me Abe étant rentré définitivement au Japon, nous avons le plaisir de connaître Me Nakazono, il était basé à Marseille et donnait les cours chez Jean Zin. Il est souvent venu à Cannes, nous l’appréciions beaucoup.

Il nous parlait de relaxation. Il nous disait : «Il y a d’abord la relaxation et l’intention pour que le Ki passe… surtout n’employez pas la musculature ! Soyez toujours sur une jambe lourde et sur une jambe légère pour vous déplacer facilement.»

Nous avions de l’estime et de l’affection pour Me Nakazono et nous étions bien tristes lorsqu’il est parti s’installer aux Etats-Unis.

Personnellement, j’ai communiqué quelques temps avec lui et puis….il est «parti» vers son ailleurs.

Mais un jour Maître Noro est arrivé ! Il avait fait un mois de traversée depuis le Japon, il avait souffert du mal de mer et ne connaissait personne. Je l’ai accueilli chez moi pendant quelques semaines. Il donnait les cours dans notre Club. C’était très ludique.

Son aïkido était moins martial que celui de Tadashi Abe. Il nous racontait des anecdotes du temps où il était élève de O Sensei avec Tamura Sensei. Ils étaient jeunes et espiègles et voulaient surprendre O Sensei pendant son sommeil (il n’y avait pas de porte mais une simple tenture) mais ils n’y sont jamais parvenus. Même pendant son sommeil O Sensei veillait !
C’est par Strasbourg et puis Nîmes et ensuite Paris que Noro Sensei a commencé sa vie itinérante de Professeur d’aïkido.

Chaque Sensei, à sa façon, nous apportait, en plus des techniques, un éclairage sur la compréhension de l’aïkido.

Mais y a-t-il à comprendre ?
Il faut simplement «faire», apprendre à regarder, à reproduire le geste, à connaître son corps, à l’habiter et puis pratiquer, pratiquer, mouiller le keikogi et ensuite se fait tout seul : ouverture vers une philosophie de la vie, vers une alimentation équilibrée, les médecines douces et aussi le bonheur de vivre l’instant présent. C’est aussi ça la magie de cette discipline !

C’est le prolongement des techniques pratiquées sur le tapis qui rend l’aïkido intéressant. Si on ne le comprend pas, il reste une gymnastique intéressante, un sport.

L’essentiel étant le «lâcher prise», la relaxation, le bon ancrage, la vigilance, taï sabaki. Mais sur le plan martial : comme disait malicieusement Noro Sensei : «Si possible, ‘escape’… sinon, deux doigts dans les yeux mettent hors de nuire un attaquant, même un poids lourd !»

J’étais si fascinée par toute la richesse de l’aïkido, que je voulais mettre tout le monde en kimono… C’est ainsi que j’ai participé à toutes les créations d’associations locales, nationales, européennes, sans briguer les postes honorifiques, cela ne m’intéressait pas, je voulais simplement faire connaître l’aïkido et le faire grandir.

C’est ainsi qu’avec quelques camarades nous avons créé le PREMIER club UNIQUEMENT AIKIDO en France.
Jusqu’en 1963, les entraînements avaient lieu dans des clubs de Judo et n’étaient que des « sections ».

Maître Tamura était arrivé depuis peu de temps en France, il avait été accueilli par Jean Zin et donnait les cours dans son club, il habitait à Marseille, et comme les professeurs japonais avant lui, il voyageait, en France et aussi dans le monde ! Mais il est venu lui aussi diriger des stages à l’Aïki club de Cannes, qui était hébergé d’abord au Judo Club de Cannes, ensuite dans le Dojo de Daniel Pinatel, également à Cannes. Ce dernier organisait un stage de Judo à La Colle sur Loup cet été de 1974 et il nous a proposé d’occuper les créneaux libres. Contacté, Me Tamura a accepté de tenter «l’aventure». Cela se passait dans la petite salle polyvalente de ce club de vacances. Les anciens stagiaires se rappellent encore des difficultés, à cause de l’exiguïté des lieux et du fait que nous devions, après chaque cours, libérer la salle pour les autres activités du club de vacances ; de plus il fallait couvrir les colonnes avec des tatamis pour éviter les accidents. Mais tout se déroulait dans la bonne humeur et ce premier stage (qui ne réunissait qu’une trentaine de pratiquants, l’information s’était faite par «la bouche à oreille» et par quelques stencils, les ordinateurs n’existaient pas encore !) fut un succès. Tout le monde est parti très heureux et chacun s’est promis de revenir l’année prochaine ! C’était il y a 34 ans !

Et chaque année, c’est le même plaisir de se retrouver. Me Chiba a rejoint Me Tamura à la direction du stage. Le Judo ayant renoncé à cette rencontre annuelle, nous disposions de la salle toute la journée, mais il fallait libérer le lieu pour les activités du club de vacances, le VVF. Toutes les bonnes volontés étaient requises pour transporter les tatamis et un jour Me Chiba, ayant remarqué qu’il y avait dans ce travail les courageux et… les autres, il a commencé son cours par des suburis et à continuer par … des suburis pendant une heure et demie : une sorte d’exercice éducatif ! Les épaules des « braves » comme celles des paresseux ont bien souffert ! N’empêche que le lendemain tous portaient les tatamis !

Le succès aidant, la salle était devenue vraiment trop exiguë. Que faire ? C’est à ce moment là que les petits dieux de l’aïkido sont venus à notre secours.

Ayant appris que la Municipalité de La Colle avait acheté un domaine, un ancien centre équestre, juste à côté du V.V.F., j’ai demandé une entrevue avec le Maire. Les membres du Conseil étaient présents, j’ai donc proposé de nous céder la halle d’entraînement des chevaux pour la durée du stage. Après des hésitations, l’accord fût conclu, mais il fallait asphalter le sol (qui était recouvert de sable). Donc encore un stage dans notre salle devenue minuscule : nos senseis faisaient travailler par vagues successives !

L’année suivante quelle fût la joie de tous de pouvoir s’exprimer dans un grand espace en plein air ! C’est à cette époque que Me Yamada est venu partager la direction du stage, et depuis lors il vient chaque année.
Tamura Sensei invite souvent les professeurs japonais de passage et nous avons le plaisir de compter parmi les «élèves» une grande quantité de professeurs haut gradés de toute l’Europe.

Le stage d’aïkido est également étoffé par des stages de iaïdo, de calligraphie, de jodo et, pendant de nombreuses années, de tai chi chuan. Mais ce lieu magique dut fermer pendant deux ans pour de gros travaux, et c’est dans le gymnase municipal tout neuf et proche que nous avons été hébergés. Tout le monde se souvient de l’extrême chaleur. C’était dur, les pratiquants et les senseis ont résisté, et même avec le sourire. Ensuite, nous avons retrouvé notre cher Dojo du Parc de la Guérinière.

Dans ce grand rassemblement sympathique on y parle une langue commune : « l’aïkido ». Beaucoup sont fidèles depuis 20 ou 25 ans, il y a des rencontres, des amitiés et plus si affinité. Tous sont animés du désir de se connaître et de s’améliorer et de rechercher au travers de notre discipline, la «non violence» prônée par O Sensei ! Dans son idéal il souhaitait voir l’aïkido pratiqué par le monde entier:Chaque rassemblement est un microcosme et, qui sait ?, petit à petit on essaimera !

De toute manière, notre équipe continuera à œuvrer pour la réussite de ce stage jusqu’à au moins 2030 après… on verra !
Dans un avenir plus proche …rendez-vous pendant la dernière semaine d’août 2008 et toujours avec le sourire !

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