Entretien avec Oliver Gaurin de Paris

La vraie question est : « Quand on pratique sur le tapis, est-ce que l'on sent quelque chose ?» Ça, c'est beaucoup plus important.

Oliver Gaurin dans son bureau
Oliver Gaurin dans son bureau

Depuis quand pratiques-tu l'Aïkido ?

J'ai commencé quand j'avais 14-15 ans, ça fait tente ans, trente ans d'Aïkido. J'ai commencé à Paris et je suis parti au Japon à l'âge de 27 ans: j'étais déjà vieux, mais j'ai attendu longtemps parce que je voulais terminer mes études, je n'avais pas de sous et je faisais trop de choses – j'ai toujours fait trop de choses dans ma vie. Trente ans d'Aïkido, ça passe très vite, en fait. Mais il y a tant à apprendre encore… J'ai parfois l'impression d'avoir encore tout à apprendre. C'est curieux d'ailleurs mais… c'est difficile l'Aïkido ! Très difficile !

J'étais très content quand j'étais au Japon parce que je m'entraînais tous les jours. Et ça, c'est un bonheur immense, parce que quand on s'entraîne tous les jours, on n'a plus l'envie d'apprendre. C'est-à-dire que, certes, on y va pour apprendre, mais l'on n'a plus cette envie malsaine de «vouloir apprendre». Cela devient une pratique, juste un entraînement. Et en fait on apprend en s'entraînant. C'est d'ailleurs ce que disait Kishomaru Ueshiba dans son livre «L'Esprit de l'Aïkido » : pour lui, les meilleurs pratiquants ce sont les gens qui viennent au cours, qui s'habillent, qui montent sur le tapis, qui s'entraînent une heure, qui se rhabillent, qui disent au revoir et qui s'en vont. Cela paraît un peu froid de dire ça, mais en fait c'est vrai : quand on s'entraîne de cette façon-là, d'une façon pratiquement froide, chaude sur le tapis, mais froide dans l'intention, on ne demande rien à l'Aïkido, on ne demande pas au Senseï d'être bon ou de ne pas être bon, on demande simplement à venir et à pratiquer. Et ce dont on s'aperçoit c'est que l'on fait des progrès colossaux, et ce sans violence, ni sur soi ni sur les autres. Alors qu'en France, de force on veut toujours « savoir », de force on veut toujours «apprendre ». Par exemple : ici les gens font pleins de stages, mais je remarque, quand je m'entraîne avec eux, qu'il n'y a aucune différence entre « avant le stage » et « après le stage ». Alors pourquoi ont-ils été en stage ? C'est la question que je me pose.
Le problème c'est qu'ils n'ont pas de concept à mettre en « travail » …

C'est ce que je pense aussi. Il n'y a pas de «ligne de travail », pas de sens donc pas de plaisir, ou plutôt si : il y a un plaisir morbide à se complaire dans le « défaut », dans le manque de sens justement. Celui-là, ce manque, sert finalement et alors de tuteur, comme une maladie, et l'Aïkido semble jouer ainsi le rôle de la béquille. Alors qu'une maladie, c'est plutôt l'affect d'une émotion que les organes doivent prendre en charge, et l'Aïkido plutôt un moyen de sortir les organes de ce genre de « maladie », et non pas, justement, une béquille qui simulerait la « santé ».


Et souvent en stage les gens ne font pas ce que montre le Senseï, ils font ce qu'ils ont l'habitude de faire au dojo. Ils ne voient pas la différence.

C'est pour ça que l'Aïkido est difficile. Même moi, j'ai du mal parfois. En ce moment je ne m'entraîne pas énormément, parce que j'ai vraiment trop de travail, mais à la rentrée prochaine je vais essayer de reprendre un rythme normal. Et pour moi le rythme normal c'est une heure forte par jour. C'est l'idéal. Mais ce n'est pas toujours possible. Et c'est quand ce n'est pas possible que l'on s'aperçoit de ce qu'est « le bénéfice » de l'Aïkido. Parce que si on a un peu de sensibilité de son corps, de soi-même, on comprend comment le corps conjugue ce manque d'activité, ce manque de concept aussi. Et on se rend compte que : « tiens, il y a le dos, là, qui se durcit », « tiens, ça, ça ne bouge pas pareil », « une tension juste ici … », « tiens, les jambes… », « tiens, le pied… », « tiens la tête… », etc. Un peu comme dans la chanson : « … et Aaaa-louette… »

On s'aperçoit aussi que, parce que le corps n'arrive plus à faire certaines choses, parce qu'il n'est plus aussi disponible, l'Aïkido non plus n'est plus aussi disponible. Et comme il n'est plus disponible, comme on ne domine plus la situation, mais que l'on veut toujours être bon, alors qu'est-ce que l'on fait ? On fait un Aïkido de plus en plus fort, un Aïkido de domination sur autrui. Et donc que vont faire les partenaires ? Comme ils ne veulent pas se faire casser pour rien, ils vont faire à l'inverse un Aïkido de plus en plus protectionniste. Comme le disait François Châtelet je crois, c'est leur façon à eux aussi, les «esclaves», d'activer leur volonté de puissance et leur équilibre vital : en limitant au mieux la puissance d'un, du ou des tyrans. Et donc, petit à petit, ça fait une escalade dualiste tout à fait commune et générale. Et on arrive très vite au bout d'un an, deux ans… en fait il faut deux ans pour que ça décline complètement, et au bout de deux ans on s'aperçoit que ce que les gens font sur le tapis est de la bagarre déguisée en Aïkido. Ou alors ils font de la « résistance à l'Aïkido » déguisé en Aïkido. C'est soit l'un soit l'autre.

Ou bien je dors, et je fais ce que j'ai l'habitude de faire sans me poser trop de questions, mais je ne participe pas, je suis là pour transpirer un peu et montrer que je suis là en me protégeant au mieux. Ou alors le contraire : je vais montrer que je peux dominer tout le monde et ainsi je me croirai libre. En gros c'est trop souvent ça. Alors voilà on a donc le tyran, l'esclave et … oui, il manque dans cette mauvaise pièce de théâtre le juge, ou le prêtre si vous voulez, ce qui est la même chose - mais vous savez où il se cache celui-là, celui-là que j'ai appelé dans mon livre le « sergent de ville » – et on redécouvre ici – oh surprise ! – la fatale trilogie commune et humaine du malheur (sourire).
Je suis désolé, mais pour moi, à ce niveau-là, l'Aïkido n'existe pas encore. Et quand je me surprends à participer de ça, j'ai honte de moi ! Par rapport à mon expérience personnelle, je sens que je n'ai pas le droit de cautionner tout ce type de montage.

Ce n'est pas parce que l'on est tel Dan ou tel Dan – on s'en fiche des Dan sur ce plan –, mais parce que l'on a une expérience qui doit aller en avant, pas en arrière. Au Japon, les lutteurs de sumo, quand ils ne sont plus bons, ils descendent de grade. Ils sont au faîte, et pourtant ils peuvent redescendre. Et s'ils ne peuvent pas remonter en grade, ils ne remontent pas. On ne leur en veut pas, tout le monde comprend cette possibilité. Ils prennent leur retraite ou bien ils continuent, mais au grade inférieur. Donc la ceinture noire, le hakama, les grades, les 6e ou 7e dan, on s'en fiche en ce point d'activation, car contrairement à ce qu'on pense généralement les grades passent non pas avant mais bien : loin après l'homme.

La vraie question est : « Quand on pratique sur le tapis, est-ce que l'on sent quelque chose ?» Ça, c'est beaucoup plus important. Est-ce que l'on sent quelque chose de vital qui se passe quoi ? dans sa vie ? dans son âme presque ? Comment sort-elle du tapis cette « âme » de nous ?

Souvent, après un stage, après un cours, je regarde les gens dans le vestiaire : est-ce qu'ils sont plus heureux que lorsqu'ils sont entrés ? Est-ce qu'ils sont plus vivants ? Ce n'est souvent pas le cas. Ils sont plus fatigués, ou se sentent contents, mais ils ne sont pas plus « vivants ». C'est-à-dire qu'ils ne se sont pas mis en « risque absolu de vivre », ils se dirigent donc petit à petit vers le contraire de ce risque : vers une tombe. Ils se « décharnent » en fait à la vie. Et ils deviennent ce que j'appelle dans mon livre des «zombies de l'Aïkido ». Moi, ça, ça ne m'intéresse vraiment pas.


C'est difficile et bien sévère comme réflexion, non ?

Je suis d'accord, mais l'Aïkido, c'est difficile pour tout le monde. Seulement il y en a qui font des efforts, et il y en a qui n'en font pas. On peut aussi ne pas faire d'effort, pourquoi pas… Mais à ce moment-là, il y a encore une autre façon de faire de l'Aïkido, qui peut être intéressante malgré tout pour autrui, même si elle ne rend guère service à soi-même. Ici c'est aussi une question de choix. Et ainsi il y a différentes façons de faire, et même si l'on est faignant. Et d'ailleurs, la fainéantise, après tout, pourquoi dit-on que ce n'est pas bien ? Ça peut être, ou devenir, une vraie qualité ! Quelqu'un qui est capable de gagner de l'argent sans faire beaucoup de chose, je trouve que c'est formidable, je l'envie presque. Mais on ne dit pas alors que c'est un faignant. Vous voyez la nuance ? Par contre si vous trouvez un faignant qui ne gagne pas d'argent, là tout le monde dira que : « c'est un faignant ! ».

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