Bernard George-Batier.

… j’ai rencontré Me Nakazono qui voyageait en Europe, qui y faisait des tournées, en 57.


Bernard Georges-Batier pendant l'interview à Lyon 2007.

Quel a été votre parcours en aïkido ?

J’ai commencé par le judo vers 1956 et j’ai rencontré Me Nakazono qui voyageait en Europe, qui y faisait des tournées, en 57. J’ai repris sérieusement l’aïkido à mon retour de l’armée, en 1960, avec Noro. A l’époque en Europe il y avait Tada et Tamura qui est arrivé par la suite. J’ai continué, j’ai eu mon premier dan en 65, le deuxième en 70 : voilà pour la pratique de l’aïkido. Entre autres choses j’ai fait du iaï, du jodo, un peu de karaté, j’ai goûté à différentes choses, au kendo aussi.

Je n’ai pas affiché mes diplômes de grades dan, mais [mon diplôme de fuku shidoin du Hombu Dojo], qui porte le numéro 19 et est signé par Morihei Ueshiba, oui. A l’époque, avant que le diplôme d’Etat soit reconnu, on avait des diplômes de professeur. Il y avait des diplômes de fuku shidoin, et de shido in. Ces diplômes ont été ensuite validés par équivalence avec les diplômes d’Etat. On n’était qu’une petite équipe à l’époque.

En quelle année ?

Le mien date de 1969, l’année de la mort de O Sensei. Il l’a signé juste avant sa mort.

L’aïkido… cela demande des années de travail, des années de recherche, et beaucoup d’interrogations. Et ainsi on arrive à des résultats qui font qu’à soixante-cinq ans et des poussières on se dit : « Si je savais tout ce que je sais en ayant vingt ans, ce serait formidable ! »

Mon collègue qui s’occupe de l’édition française d’Aïkidojournal, et qui a suivit plusieurs de vos stages, m’a dit que vous vous intéressiez au côté énergétique de la pratique…

Oui, je définirais l’aïkido comme étant une alchimie du changement. Si on traduit le mot aïkido, si on traduit les kanji, à partir du chinois, par exemple… Le mot « aï » est composé d’abord de deux traits, ce qui veut dire une idée de réunion sous un même toit. Puis il y a un trait horizontal, qui veut dire «un», c’est à dire l’unité. Enfin il y a la bouche. Ce mot, on le retrouve sur les contrats, par exemple entre la Chine et la France, entre sociétés chinoises et sociétés françaises : cela veut dire que les deux parties se mettent ensemble, d’accord ensemble. Et si l’on traduit le mot «aï», il veut dire:«ensemble, parler d’une seule voix, à l’unisson». Il n’y a pas de séparation, c’est ensemble. Cet « ensemble », il peut être à la fois avec le monde extérieur et avec le monde intérieur. C’est à dire être sa propre union personnelle entre sa pensée, son action et son énergie et l’harmonie avec les autres. En fait, il faut avoir les deux, parce que si vous êtes déséquilibré chez vous, il est difficile d’être bien avec les autres. Si vous êtes bien chez vous, mais si vous êtes tout seul et que n’avez pas de contact avec les autres, c’est pareil. Ça c’est la première chose.

Ensuite le Qi(chi), en chinois, ou le ki, en japonais, c’est à la fois l’immatérialité de la vapeur qui sort du couvercle, et le riz, qui est de la matière. On peut saisir un kilo de riz, mais on ne peut pas saisir un kilo de vapeur. Par contre si vous mettez la main dans la vapeur, c’est douloureux.
Enfin, le mot «dao». C’est une notion un peu magique, qui est associée au mot «marche». C’est le chaman qui commence la marche par un pas à gauche, un pas à droite, un pas à gauche : C’est le commencement des dix mille pas. L’idée chamanique, c’est le chaman qui marche pour danser avec le monde des dieux, ou plutôt le monde invisible. C’est donc le chemin qui nous mène afin de s’unir avec le chi. En chinois, le chi c’est le souffle. On le traduit aussi par énergie, mais énergie n’est pas le vrai mot.

Donc l’aïkido, c’est le chemin de s’unir avec les souffles, les souffles du Cosmos. Donc il y a une notion d’union intérieure et d’union extérieure. Et d’union des deux.

L’aïkido ce n’est pas de la self-défense. Cela, c’est pour les ignorants. Même « art martial », cela a un côté limité. L’aïkido est plus grand que ça. La voie qu’a fondée Me Ueshiba, c’est plus grand que ça.

Quand on lit les textes qui ont été traduits et ce que des gens comme John Stevens ont écrit sur Me Ueshiba, on apprend des choses intéressantes sur l’aïkido de Me Ueshiba. Et si on regarde sa propre vie, il a commencé par faire des arts martiaux en même temps qu’il travaillait le Shingon Mikkyo. Le Shingon Mikkyo est une école ésotérique japonaise qui est basée sur une forme tantrique de travail sur le rituel du goma, on travaille sur le feu, sur les moudras. Ensuite il a pratiqué le Shintoïsme. Mais ce n’était pas le Shintoïsme que l’on voit dans les sanctuaires. Ce qu’il a pratiqué, c’est avec le kotodama, les sons, le misogi sous les chutes d’eau. Ce qu’il a fait, c’est le Shinto chamanique et non le Shinto que l’on pourrait appeler scolastique ou académique. Le travail de Me Ueshiba c’était son dialogue avec les dieux, avec les kami. Il y a donc aussi une notion de transcendance vers un invisible. Voilà mon point de vue sur l’aïkido.

Je parle d’alchimie de la transformation, parce que dans la pratique de l’aïkido vous allez vous transformer physiquement, techniquement, mentalement, énergétiquement, socialement et spirituellement. Donc il y a une alchimie qui touche l’être humain dans toute son entièreté. Maintenant, il faut trouver les clés…

Et comment trouver ?

Je vais emprunter une pensée bouddhiste : la vision juste de ce que l’on voit. Quand un maître d’un certain niveau, montre quelque chose, il faut savoir ce qu’il a montré. Il faut décoder ce qui est visible et ce qui est invisible. Cela implique une certaine connaissance. Cette vision juste doit entrer dans une compréhension juste de ma part, avec mon savoir. Il me faut donc éliminer les scories… Et après la compréhension juste, il va y avoir l’action juste : comment je vais pouvoir reproduire en intégrant toute la filière de la transmission. Voilà le principe.
C’est pour cela que dans la tradition japonaise, et d’autres aussi, il y a le metsuke geiko : s’exercer en regardant et apercevoir. C’est pour cela qu’il y avait des élèves qui se cachaient pour observer le professeur. Le professeur le savait, donc il montrait d’une certaine manière, pour que l’élève comprenne.

Il est visible sur certains des films de O Sensei que celui-ci utilisait quelque chose qui ressemble fort au fajin. Mon collègue de la rédaction rapporte avoir été projeté par Kobayashi de cette façon... Mais, à ma connaissance, aucun des autres élèves du fondateur ne mettent en œuvre quelque chose se rapprochant du fajin. Pourquoi ? O Sensei ne leur a pas appris ? Ils n’ont rien compris ?

Il faut dire que Me Ueshiba était quand même un homme exceptionnel. Des Me Ueshiba, on n’en trouve pas tous les quinze jours dans n’importe quelle partie du monde. C’était un maître exceptionnel, et ce que l’on a vu, c’est l’aboutissement de son ascèse. Il y a des maîtres qui arrivent à un niveau semblable, mais ils ne montrent pas trop… Parce que le piège c’est que les gens veulent imiter la finalité sans être passé par le processus qui amène à cette finalité.

Par exemple dans le chi gong ont voit des maîtres qui travaillent à distance en projetant leur énergie. Alors les gens vont penser qu’ils vont pouvoir projeter leur énergie. Mais les gens ne travaillent pas six heures par jour et ça depuis des années! Ce que l’on voit c’est l’aboutissement d’une certaine qualité, mais on ne voit pas ce qui a précédé cet aboutissement. Je pense que Tamura Sensei peut faire ça, mais il ne le montre pas trop. Il le montre sans le montrer, parce que dans ses techniques il est toujours décontracté. Et s’il est décontracté, cela veut dire qu’il y a autre chose qui passe.
Qu’appelle-t-on un maître ? Si c’est un professeur que l’on appelle « Maître » parce qu’il est Japonais, pourquoi pas… Mais ce n’est pas vraiment un maître. Un vrai maître, c’est celui qui a dépassé un certain niveau, comme O Sensei en aïkido. Il y a en quelques uns qui se rapprochent de ça, mais seulement sur la fin de leur vie. Il ne s’en rapprochent pas à vingt-cinq ans.

Vous avez travaillé avec de nombreux shihan, élèves directs du fondateur. Quelles similarités et quelles différences avez-vous pu ressentir dans leur approche, leur pratique, leur enseignement ?

Le point commun, c'est la tradition qu'ils représentaient, mais avec des différences d'approche et de personnalité.

Vous avez commencé avec Me Noro…

Avec Me Nakazono, Noro, Tada, Asaï… je suis allé faire un tour au Japon en 1970. J’ai visité beaucoup de choses, j’ai vu beaucoup de choses. Mais ce qui compte c’est le travail, le travail intelligent, le travail qui doit construire quelque chose.

Prenons le tir, par exemple. Je prends un revolver et je prends l’interrupteur pour cible, mais je tire sur le radiateur. Pourquoi ? Parce que j’ai manqué de discernement. Je n’ai pas eu la vision juste. Je me suis « shooté » avec l’odeur de la poudre. Cela donne du plaisir, cela satisfait mes neurotransmetteurs. Mais je n’ai été au centre de la cible parce que je n’ai pas eu le discernement de déterminer où la cible se trouvait réellement. Le travail c’est comme cela. Il faut que le travail produise des fruits à cour, moyen ou long terme. Si vous travaillez pendant des années et qu’il n’y a pas d’évolution, c’est que vous vous êtes planté quelque part.

Ce qui est important c’est de faire les choses sans y mettre de l’énergie ou de la force, parce que en vieillissant c’est différent… A vingt ans vous avez un potentiel de force, à quarante ans vous en avez un autre, à soixante-cinq, soixante-dix ans… et est-ce que voulez arrêter de faire de l’aïkido, alors que c’est une alchimie de vie ? Non. J’ai écrit un article dans Seseragi d’octobre 2005 dans lequel je parlais de la pratique en fonction des âges de la vie. A quinze ans on pratique d’une certaine manière, à vingt ans d’une autre, à quarante ans et à soixante ans aussi. Cela revient à ce j’ai dit plus haut : les maîtres ne sont pas maîtres à vingt-ans, à part des hommes exceptionnels… ….
(…)

Ce que je vous ai expliqué tout à l’heure : d’abord, [il faut] ne pas être en opposition. On utilise le mot « aï » : s’unir avec l’autre, mais il faut que je sois uni moi-même au fond de moi. Si j’ai mon ego qui me dit : « Ce mec, il faut que je me le balance ! » c’est fini. J’ai encore dix-mille ans de travail. Il y a des états d’être en même temps qu’il y a des niveaux de technique. Et en fait, les uns vont avec les autres. Si vous prenez quelqu’un qui doit faire une performance, un tireur à l’arc par exemple, s’il est contracté parce qu’il se dit : « Je veux avoir la cible, je veux avoir la cible », il est sûr qu’il va mettre la flèche à côté. S’il est dans la paix, il lâche la flèche dans la cible. C’est ça notre pratique : il faut que notre corps soit disponible. Si je dois mette mon pied ici, il ne doit pas se mettre là. Donc il faut habituer mon pied à aller [où je le veux]. C’est moi le patron, quelque part. Un patron gentil, je ne suis pas tyrannique…

Prenons trois professeurs :
Tamura Sensei, fait une préparation de détente, d’étirements de méridiens, du ba duan jin, etc. Me Chiba, lui il est devenu Zen. Me Tada, lui il fait Ikkukaï, des techniques un peu tantriques. Chacun a quelque chose, un outil. Me Ueshiba suivait le Shinto, mais il n’y a pas de Shinto en France. Il n’y a personne qui nous enseigne le Shinto, qui nous enseigne à méditer sous les chutes d’eau. Donc cette dimension, elle n’existe pas. Donc la seule chose que l’on puisse faire c’est de trouver des arts qui soit proches et accessibles. Donc Tamura Sensei nous montre des exercices chinois de santé, ba duan jin, etc. pour leur effets thérapeutiques, mais aussi pour leur effets qui font travailler l’esprit. Chiba, c’est le Boudhisme Zen, pour lui c’est se mettre en méditation et faire le vide : ça passe, cela ne s’arrête pas. Il faut travailler sur soi, d’une manière ou d’une autre, c’est le secret. L’aïkido c’est un peu comme des marches d’escalier:quand vous travaillez sur vous, votre aïkido augmente, et quand votre aïkido augmente, vous retravaillez sur vous. Comme un escalier, c’est ce qui fait que ça monte.

Cette énergie que vous avez ressentie dans vos mains, vous pouvez l’envoyer à distance.

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