Philippe Gouttard

… votre corps n’a peut-être pas besoin des mêmes choses que le mien …


Philippe pendant notre entrevue …

AJ : Tadashi, par exemple ?

Oui, mais c’était autrefois, il y avait des règles. Toutes ces légendes, Osensei, ses élèves… personne n’a vu, il n’y avait pas de photos… tout est possible.
Moi je crois, par contre, que l’aïkido développe beaucoup de choses chez les gens, et il ne faut pas dire « c’est mauvais ». Il faut seulement dire « ce n’est pas mon truc, ce n’est pas moi, je préfère autre chose ». C’est comme en musique : j’aime bien la musique classique, mais les chanteurs populaires chantent jutse aussi. Si Mozart était né aujourd’hui, peut-être aurait-il fait la Star Académie, ou The voice, on ne sait pas.
C’était une époque. Maintenant on ne fait plus de musique classique, parce qu’on a la sensation que tout a été fait. Alors que la musique populaire sort des chansons tous les jours. Que ce soit les Allemands, les Coréens, les Chinois… Avant, en musique classique, il y avait les Français, les Allemands, les Italiens, quelques Autrichiens, un peu d’Anglais… maintenant, le monde entier sort de la musique classique : les Africains, les Asiatiques, et c’est toujours aussi juste. On aime ou on n’aime pas, c’est autre chose. Mais c’est juste.
C’est pour ça que je ne critique pas les gens qui font de l’aïkido. Par contre, je leur dis « ça, ça ne me plaît pas ». Ca ne veut pas dire que c’est faux. Cela ne me plaît pas. C’est pour ça que les gens qui disent « oui, on fait l’aïkido du réel, le vrai aïkido »… cela veut dire que les autres font le faux aïkido, alors ? Qu’est-ce que cela veut dire, le « vrai » ou le « faux » aïkido ? Qu’est-ce que c’est qu’une technique juste, puisque de toute façon on ne la fait qu’avec un élève, qui lui, est venu payer sa cotisation, donc il a envie que ça se passe bien. Ce n’est pas quelqu’un dans la rue, qui vient dire « montre-moi ce que tu sais faire ».
Moi je ne sais rien faire en aïkido, je sais faire à deux. Et souvent, quand moi je suis élève, j’essaye de faire de l’ostéopathie. C’est-à-dire que si quelqu’un est dur, j’essaye de l’assouplir ; si quelqu’un est un peu mou, j’essaye de l’endurcir un peu. La première fois que je suis arrivé à Tokyo, en 1979 ou 1980, le premier cours que j’ai fait s’est bien passé, le deuxième, beaucoup moins bien. Je me suis fait faire mal, j’ai eu mal… Et il y avait un Français qui s’appelait Nanou Perrin – il est mort aujourd’hui – il est venu me voir en disant « tu as souffert, Philippe ? ». Je lui réponds « oui, oui ». Il me dit : «  mais c’est de ta faute, c’est parce que tu étais trop raide, ou il a eu peur de toi, ou… Donc l’aïkido, c’est faire en sorte que l’autre n’ait plus peur de toi. Si on te fait mal, c’est de ta faute, il faut que tu trouves une solution pour qu’il te fasse moins mal. Bouge mieux que lui ».
Cela, ça m’a sauvé la vie. Tous les jours, quand je monte sur le tapis, je me dis : « ne blesse pas, relâche-toi, fais plaisir aux gens. Ne leur montre pas que tu es le plus fort. Partage ». Je pense à lui à chaque fois. Cela ne marche pas toujours, mais j’y pense tous les jours. Il m’a sauvé la vie en aïkido, je pense, ce monsieur. Peut-être plus que tous les senseï qui m’ont enseigné l’aïkido. Cette phrase m’a fait beaucoup de bien.
J’ai eu la chance ou l’opportunité de rencontrer Asaï en 1970, tout jeune, quand il est arrivé. On faisait des sauts de grenouille, de la musculation, j’aimais ça, à l’époque. On était nuls en aïkido, mais on avait l’impression de faire des choses incroyables. Ensuite, j’ai rencontré maître Noro, maître Nakazano, maître Kobayashi (celui qui est mort, d’Osaka). Et puis après, monsieur Tissier… qui m’ont donné cette liberté de pouvoir partir à Tokyo et de rencontrer tous les grands maîtres de l’Aïkikaï, que ce soit Kisshomaru Doshu, maître Kisaburo Osawa, maitre Seigo Yamagushi. Pour moi, c’étaient des vieux papys.

AJ : Mais si tu travaillais avec le Doshu, c’étaient les techniques de base, non ?

Les techniques de base, pour moi, c’est très particulier. Tout le monde fait des techniques de base, mais après, chacun fait la base qu’il veut. On fait une technique de base quand on la maîtrise. Si on ne la maîtrise pas, ce n’est pas une technique de base. C’est une technique qu’on apprend, qui est de haut niveau, mais plus on la maîtrise, plus elle devient une technique de base.
Donc sur le tapis, cela me fait souvent rire quand les élèves disent « on est rentrés d’un stage où on a fait les techniques de base ». Je leur réponds : « mais qu’est-ce que vous voulez faire d’autre ? Un footballeur, quand il joue au foot, il fait ce qu’il sait faire. Il ne va pas voler, ou faire un saut de cinquante mètres pour marquer un but. Il fait ce qu’il travaille tous les jours à l’entrainement. Comme nous ».
Pour moi, l’aïkido, c’est comme le foot : toute la semaine, on s’entraine dans son dojo, avec son professeur, qui nous dit « ikkyo, c’est comme ça ». Et le week-end, c’est le match de foot : je vais dans des endroits inconnus, et j’essaye de voir si ce que j’ai appris pendant la semaine marche.
Alors que souvent, maintenant, les gens vont en stage pour apprendre les techniques, et retournent chez eux pour montrer aux élèves. Moi quand j’enseigne dans des stages, à l’étranger ou hors de Grenoble, je n’enseigne jamais la technique, parce que ce serait faire insulte au professeur qui m’invite. Vous êtes élève d’un professeur, je vais chez lui, et je vous dis « mais shiho nage, c’est comme ça que ça se fait ». Alors pourquoi je vais le voir ? Si je vais voir ce professeur, j’ai confiance dans sa technique. Moi je viens avec un peu plus de sel, un peu plus de piment, de poivre, je mets une sensibilité différente. Mais shiho nage, c’est la même chose. On fait tous les deux le même shiho nage, différemment. Quand un débutant, 6ème kyu, et un haut gradé, 6ème dan, font shiho nage, je reconnais la technique. Après, je me dis qu’il y en a un qui le fait avec plus de liberté, d’accord. Mais c’est shiho nage. Je ne dis pas « mais qu’est-ce qu’il a fait, lui ? ». Je ne comprends pas cela.
Quand les gens me demandent pourquoi je retourne au Japon, qu’est-ce que j’y apprends, je réponds : là, rien, mais là, mon corps, jusqu’au bout des pieds, ressent le nouvel aïkido, les jeunes qui ne pensent pas comme moi…

AJ : Quand tu disais « là », le premier, c’est pour le cerveau, et le deuxième, c’est pour le corps… je dis ça pour les lecteurs !

Le cerveau n’apprend rien, je le sais. Je vais faire shiho nage, le matin, le Doshu va faire tori fune, tac tac tac, mais tout le corps, en dehors du cerveau, va apprendre, ressentir, bouger. Parfois, cela va être pénible, parfois je vais passer avec un partenaire « chiant » et c’est comme ça, c’est l’aïkido. Ca ne peut pas être parfait tout le temps.
C’est pour ça que j’enlève toujours les mots « l’aïkido, c’est merveilleux ». Non, ça ne l’est pas toujours. Un musicien classique qui joue à l’Opéra de Paris, quelquefois, va dire « j’ai mal joué ». Nous, nous voulons que ce soit toujours parfait.
De ce point de vue, j’ai beaucoup appris de maître Yamagushi, qui ne cachait jamais ses ressentis. Je trouve que maintenant, trop de professeurs, quand on les interroge, répondent « ça va ! ». Je n’en suis pas aussi sûr. J’aime bien dire à mes élèves quand ça ne va pas : « aujourd’hui je ne me sens pas bien ». Parfois, j’arrive sur le tatami, et je dis : « ça ne va pas, je ne fais pas le cours ». Quand je suis à Saint-Etienne, parfois c’est un élève qui fait le cours. J’arrive en disant : « je n’ai pas envie de faire le cours, fais, toi ».

AJ : Tu n’habites pas à Saint-Etienne ?

Non, je suis à Grenoble, mais je retourne le mardi soir et le mercredi pour donner les cours à Saint-Etienne.

AJ : Mais tu as aussi un dojo ici ?

Oui, bien sûr. A Meylan, et à Saint-Etienne.
Pour moi, c’est ça, l’aïkido, c’est la liberté. Dans les dojos où j’enseigne, je ne veux pas être l’unique. C’est comme à la faculté : quand on arrive en première année, on a vingt-cinq professeurs. Et quand je veux passer ma thèse ou mon doctorat, là, je choisis avec quel professeur je veux travailler. Ce n’est pas forcément le meilleur, mais c’est avec lui que j’ai envie de travailler la sensation.
Quand on me dit « quelle est la différence entre monsieur Tissier et monsieur Franck Noël ? », qu’est-ce que je peux dire ? Ils n’ont pas le même physique ; l’un est à Paris, l’autre à Toulouse ; ils font shiho-nage, chacun à sa façon… S’ils faisaient tous les deux la même chose, ce serait idiot. Deux chanteurs qui chantent la même chanson ne vont pas la chanter exactement de la même façon. On reconnaît la chanson, mais… et le même chanteur qui chanterait deux fois la même chanson ne la chanterait peut-être pas de la même façon… c’est comme en aïkido.
C’est pour ça que dire « je fais le shiho-nage parfait », pfftt. C’est toi qui le dis ! Je me souviens de maître Saïto, je l’ai vu en Europe, et aussi à Iwama. En Europe, chaque fois qu’il faisait une technique, il passait avec le livre de Osensei en disant : « regardez, je fais comme lui ! ». Pfftttt J’aimerais bien voir Osensei dire oui… Quand je mets des affiches, je ne mets jamais mon grade. Qu’est-ce que ça peut faire ? Les élèves qui me connaissent viendront quel que soit mon grade, et ceux qui ne me connaissent pas ou qui ne m’aiment pas ne viendront pas, même si j’étais 20ème dan. Le grade… élève direct… ça ne sert à  rien. Quand on me demande de qui je suis l’élève direct, je réponds « de personne ». Par contre, je peux dire, et je dis : « j’ai beaucoup travaillé avec maître Yamagushi, j’ai beaucoup travaillé avec Christian Tissier, énormément, j’ai beaucoup travaillé avec maître Asaï, avec maître Noro… ». Voilà ! Ce sont des époques, des périodes, des moments de la vie.

AJ : Tu as commencé où, l’aïkido ?

J’ai commencé à Saint-Etienne, en 1969

AJ : Tu habitais là, à ce moment ?

Oui, je suis Stéphanois.

AJ : Et tu es allé pour la première fois au Japon en 1979 ?

Oui, dix ans après.

AJ : Avec qui ?

… tout seul !

AJ : Pour quelle raison tu as commencé l’aïkido ?

Parce que j’avais lu dans une publicité, à l’époque : « devenez invincible en onze leçons ». Et je me suis trompé d’adresse, en plus ! Je suis allé, et c’était donc monsieur Blachon, un monsieur pour qui j’ai beaucoup de respect, qui était professeur de judo, et qui faisait de l’aïkido, comme tous faisaient autrefois, et je lui ai dit : « je viens pour les onze leçons ». Il a été… surpris, et il m’a dit : « eh bien, il y a un cours d’aïkido qui commence, essaye ». Je ne suis jamais parti. Voilà !
Je pense que …


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