Entretien avec le patre Jonathan de Münsterschwarzach

Le monastère de Münsterschwarzach, un des plus anciens de Franconie, a été fondé en l'an 788.


Le patre Jonathan à Münsterschwarzach

Jonathan, N'est-il pas étonnant de trouver sur la page d'accueil du monastère le mot «aïkido» ?

Peut-être. Cela dépend de l'idée que l'on se fait des moines et de la vie monacale. Mais celui qui sait que la vie de cloître est faite pour ceux qui sont en quête de quelque chose (plus précisément en quête de Dieu ou de sens) ne devrait pas s'étonner de la conjonction entre moines et aïkido - ceci bien sûr à condition de ressentir le fondement spirituel et philosophique de l'aïkido. Ce n'est pas par hasard qu'au Japon même l'aïkido soit un art martial particulièrement pratiqué par les moines et enseigné dans les monastères.
Comment es-tu venu à l'aïkido, pourquoi pas la gymnastique ou quelque chose comme ça?

C'est justement le fond spirituel de l'aïkido qui m'a attiré. C'est le maître des novices qui m'a dit de faire quelque chose pour mon corps. Et c'est par le plus pur des hasards que je suis tombé sur un stage d'aïkido. La manière dont l'enseignant expliquait l'aïkido comme voie holistique a été pour moi un coup de chance. Depuis le premier cours, l'aïkido a tout à la fois conduit la perception que j'ai de mon corps à un niveau plus positif et a inspiré ma propre voie spirituelle. Je me permets de douter que la gymnastique aurait pu avoir cet effet.
C'est donc l'aïkido qui t'a fait rester au cloître ?

Grâce à l'aïkido je suis resté au cloître. C'était le temps de renouveler mes vœux et j'étais prêt à m' « échapper ». Je me suis rendu compte que personnellement je cherchais une telle forme, que j'en avais besoin, et que cela me ferait du bien de m'y mettre. Je ne l'ai jamais regretté, et cela fait bien 12 ans que cela dure.


Et auparavant, comment as-tu tenu dix ans sans aïkido ?

Personnellement, j'ai été fasciné par l'idée d' « apprendre à tomber droit ». C'est à dire non pas se courber et se faire petit, mais pouvoir aller au sol tout droit et se retrouver tout de suite debout. J'ai beaucoup apprécié aussi la manière attentionnée de se traiter les uns les autres. Mais il y a aussi l'expérience vécue du lieu d'entraînement, que je ressens au fond comme un lieu sacré. Ça me plaît beaucoup. Et toutes ces années j'ai conservé le souvenir du plaisir que j'avais eu à entraîner mon corps, à le ressentir. C'est simple, je voudrais enfin revivre la sensation de ces roulades, de cette présence au monde.

Quand j'ai commencé à pratiquer l'aïkido, les premiers six mois j'avais la nausée après chaque cours. Mais je suis retourné à chaque fois, la devise était « tu dois tenir le coup ».


Quel mouvement te donnait la nausée ?

C'était une réaction physique. Mais il se peut aussi que cela venait du dedans, que la pratique y ait «retourné» quelque chose. Rétrospectivement je suis content d'avoir été aussi dur avec moi-même, car ensuite l'entraînement m'a apporté beaucoup de joie, cela a ouvert tant de choses en moi.

Ensuite j'ai toujours essayé de m'y remettre, mais pour une raison ou pour une autre, ça ne marchait pas – les choses n'en étaient pas encore là. Ce n'est qu'en 1996 que j'ai de nouveau eu de tels problèmes avec mon dos, j'ai même eu une inflammation articulaire à l'épaule. Cela allait si mal que j'ai dû promettre à mon corps : « Je vais faire quelque chose pour toi, régulièrement, mais je t'en supplie, remets-toi ! »
J'ai promis, et je suis allé me faire soigner : on m'a fait des piqûres contre l'inflammation.
Trois jours plus tard, je lis dans le journal qu'un groupe d'aïkido s'est créé à Kintzingen. C'était comme un signe du ciel !

J'y suis donc allé, et nous nous sommes bien entendus depuis le début et depuis je participe régulièrement aux cours, et il n'est pas question pour moi d'arrêter à nouveau. Mon corps est devenu très intransigeant envers moi, il doit l'être, et il a le droit de l'être. Depuis que je pratique régulièrement, je n'ai plus de problèmes physiques.

À l'époque où j'avais arrêté de pratiquer, j'avais remarqué à quel point cela me manquait, par exemple, les idées de l'aïkido avaient été pour moi un « soutien ».

Cette présence au monde, ce rassemblement de toutes ses forces dans une direction, de ne pas vivre une vie aussi dispersée, mais axée sur les principes de base, tout cela a crû en moi. L'aïkido réveille aussi en moi cette voie d'exercices spirituels que, en tant que moines, nous suivons.

Tous ceux qui suivent la voie ont le même but. Si je pratique régulièrement les formes de l'aïkido, j'arriverai un jour à les maîtriser ; de même si je fais régulièrement mes exercices à l'église : le chant grégorien, où ensemble on chante d'une seule voix – 60 hommes, entre 25 et 90 ans, s'efforçant chaque jour, cinq fois par jour, de s'accorder sur une même note. C'est la même chose en aïkido : si je n'ai que des personnes plus âgées ou des débutants, je ne peux pas faire travailler koshi nage, ce que je peux quand j'ai affaire à des anciens qui savent chuter. Si je n'ai ici que des frères plus âgés, je dois alors me passer de certains chants, parce que sinon le son serait affreux. C'est ainsi que j'ai fait la liaison.
Depuis que j'offre des cours régulièrement, je suis très heureux de voir le nombre de jeunes élèves qui en profitent. Il y a aussi 30-40 jeunes de notre lycée qui prennent part aux cours que je donne en dehors du monastère. Il m'a été donné de voir combien la joie est contagieuse.


Comment t'adresses-tu aux jeunes qui étudient ici ?

La plupart du temps, je leur propose un thème spirituel et sur cet arrière-plan je présente un mouvement d'aïkido. Par exemple, on commence par se demander : « Où, cette année, ai-je pris une bûche ? Qu'est-ce que j'ai ressenti alors ? » La peur, la honte, etc. Puis on conclut cela en pratiquant les chutes, les roulades avant. Je les laisse travailler avec ça, faire leur expérience. Tout à coup il y en a qui se mettent à penser : « Ah oui, ça a vraiment quelque chose à voir avec ma vie ! »

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