Daniel Leclerc

Sur le travail aux armes – à La Colle s/Loup Août 2009


Daniel Leclerc à La Colle s/Loup, 2008.

Tu travailles beaucoup avec les armes. Pourquoi ?

Parce qu’il est impossible de dissocier le sabre du Japon : toute l’histoire des arts martiaux japonais est liée au katana. Si tu veux avoir une chance de comprendre le Budo japonais, tu ne peux pas ne pas étudier le sabre, le ken. Et O Senseï n’a pas échappé à la règle : ne dit-on pas de l’Aïkido qu’il est l’art du sabre sans sabre ? Hélas, il n’a laissé aucune didactique et si ce n’était l’effort de Saïto Senseï dans ce sens, l’étude du ken, et des armes en général, aurait déserté depuis longtemps nos dojo d’aïkido.
Pour ma part, ma démarche a été la suivante : retrouver à travers l’étude du sabre les principes qui ont inspiré O Senseï pour créer l’aïkido. Cette recherche m’a porté à étudier le budo classique dont la didactique a fait ses preuves au fil du temps, puisque certaines écoles pré-datent 1600. Cette didactique est parfaitement structurée et conduit progressivement le pratiquant à appréhender les principes qui sous-tendent le budo japonais. Rien n’est laissé au hasard, tout est prévu, réglé, éprouvé. Tu dois seulement perdre temporairement ta liberté en confiant ta progression à des séries de mouvements que d’autres ont créées pour toi : les fameux kata, tant décriés.
Comme j’ai eu plusieurs fois l’occasion de le dire, ce que j’aime avec les armes, c’est la liberté ; mais le prix de la liberté, c’est le kata. Ce que j’aime en aïkido, c’est la liberté ; mais le prix de la liberté, c’est la médiocrité.
Cette liberté, tu ne manqueras pas de la retrouver, pour autant que ta recherche soit sincère et ta pratique assidue. Mais rien n’est garanti. Et tu ne manqueras pas de la trouver chez de nombreux élèves de O Senseï. Qui a pratiqué le ken de Shirata Senseï, d’Arikawa Senseï, de Saïto Senseï, de Kobayashi Senseï, de Tamura Senseï, de Chiba Senseï et autres me comprendra.
Mais je ne prétends pas que l’étude de l’aïkido doive nécessairement passer par les armes : loin s’en faut. L’aïkido se suffit à lui-même : c’est seulement nous qui n’y consacrons pas suffisamment de temps, ou qui avons cessé d’apprendre…

C’est plus difficile d’apprendre les mouvements aux armes qu’en Aïkido ?…

Non, au contraire ! C’est plus facile. Enfin, ne me fais pas dire ce que je ne veux pas dire : plus facile, mais pas plus simple. C’est plus facile, parce que l’on te dit pratiquement comment faire. On te dit : « Pratique et étudie les kihon et les kata et tu comprendras les principes qu’ils illustrent ». Dans les Ecoles classiques d’armes, les kata font office de testament technique et ce sont les pratiquants, par leur travail et leur engagement, qui les font survivre en transmettant fidèlement leur testament. En aïkido, on te donne des indications, des directions de recherche, des points-clés. Pour autant que je sache, O Sensei n’avait pas structuré sa didactique et l’on doit la nomenclature actuelle à son fils : Kisshomaru. De ce fait, rien n’empêche aujourd’hui de considérer ikkyo ou shiho nage comme un kata, même si cette affirmation peut en irriter plus d’un.
Très schématiquement, deux types de didactique peuvent être définis : omote et ura.
Quand un menuisier, par exemple, transmet son savoir, l’omote consistera pour lui à enseigner à l’apprenti comment fabriquer cette chaise, puis cette table, puis cette armoire et ainsi de suite, jusqu’à ce que l’apprenti soit en mesure de reproduire fidèlement le modèle de chaises, de tables ou d’armoires proposé.
L’ura consistera à lui enseigner à quoi servent les outils, comment et pourquoi les utiliser : celui-ci pour couper, celui-là pour raboter, cet autre pour visser et ainsi de suite jusqu’au moment où l’apprenti pourra transformer un arbre - sa matière première, son uke – en quoi bon lui semblera qui respectera la nature originelle du bois.
A n’en pas douter, les élèves d‘O Senseï d’avant guerre ont reçu un enseignement ura et ils étaient tous des budoka parfaitement accomplis.

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