Steve Magson

Entreien à Strasbourg 2017 Édition 65FR 1e partie

Steve pendant notre entrevue25/09/2017
Steve pendant notre entrevue25/09/2017

Vous êtes né en Angleterre, n’est ce pas ?

Je suis né dans le nord-est de l’Angleterre, à Middlesbrough, une ville industrielle du temps de la deuxième guerre mondiale, où il y avait beaucoup de production de charbon et d’acier. Ma famille appartenait à la classe ouvrière. Ma mère avait deux ou trois boulots en même temps. C’est donc ma grand-mère qui m’a élevé. Quand j’ai commencé à devenir de plus en plus difficile à gérer, ma mère a découvert, juste au coin de la rue où nous habitions, une UCJG (Union Chrétienne de Jeunes Gens) où il y avait un club de jūdō. Ma mère m’y a inscrit, elle pouvait ainsi avoir plus de temps pour travailler. C’est là que j’ai fait mes premiers pas dans les arts martiaux, j’avais 6 ans.

Le professeur était un monsieur qui s’appelait James William Jackson, mais nous le connaissions sous le nom de “Sensei“. Quand mes parents l’appelaient M. Jackson, je ne savais pas de qui ils parlaient. Très rapidement, j’ai découvert comme un lien – difficile à exprimer verbalement – les arts martiaux étaient si intéressants pour moi. Même à un très jeune âge, se battre, les projections et les saisies, ce type de combat était un défi pour moi. Combat avec soi-même ou avec quelqu’un d’autre. Mais vous pouviez aussi y prendre plaisir et votre partenaire souriait. Même quand on apprenait et étudiait pour de bon. C’est ainsi que j’ai fait mes premiers pas dans les arts martiaux, c’était par le biais du jūdō.

J’ai pratiqué pendant trois années et j’ai eu ma ceinture verte. Mon professeur était un élève de Kenchiro Abbe, qui était 8ème dan quand il nous a quitté, et était le fondateur du Jūdō Kyushindo. Il avait été envoyé en Angleterre par Kano Sensei pour créer la British Jūdō Association. Mon professeur, quand je l’ai connu, était 6ème dan de jūdō et 4ème dan de karaté, et disait être 6ème dan d’aïkidō, ce qui était très rare à l’époque.

Vers 1974, quand j’ai eu 9 ans, mon professeur m’a demandé de venir aux cours de karaté du samedi matin. J’y ai découvert que plusieurs de mes amis du jūdō pratiquaient aussi le karaté, c’est alors que j’ai commencé mon voyage dans le karaté Shotokai, un style proche du Shotokan. Il y avait principalement des enfants, pas tellement d’adultes à l’époque. Nous pratiquions le saï, le tonfa, le nunchaku, le lancer de shuriken, le jo, le bo, tous les kobudo. Je me souviens même que parfois, le samedi matin, il nous mettait un à un devant un tableau et nous lançait des shuriken que nous devions parer avec le jo que nous avions en main.

Très rapidement après avoir commencé le karaté, il m’a demandé de me rendre à un cours d’aïkidō… C’était dans un genre d’université dans laquelle il enseignait le mercredi soir. Il y avait un cours de jūdō pour les avancés, suivi d’un cours d’aïkidō. Et j’ai été surpris de pouvoir tenir le coup face à certains des grands et des costauds du club de jūdō, alors que j’étais ceinture marron à l’époque. Après ça, j’ai suivis mon premiers cours d’aïkidō. Les roulades ne me posaient pas de problèmes, mais je trouvais ça bizarre car à l’époque mon professeur enseignait seulement les kata, pas de démonstrations sur les techniques. Il fallait apprendre les kata. Après quelques recherches, j’ai appris que M. Jackson avait vécu trois ans à Paris, à étudier auprès de Mochizuki Sensei, Noro Sensei et Nakazono Sensei.


Ce devait être au début des années 60.

J’ai une vidéo quelque part où en fait je fais de l’aïkidō. Un ami à moi, 7ème Dan maintenant, M. Philip Smith qui est à Birmingham, en Angleterre, l’a vue et a dit : ça, c’est le style de Noro Sensei, un style d’aïkidō très « enlevé ». J’ai continué l’aïkidō et c’était comme un passe-temps, quelque chose pour remplir les temps morts. À cette époque, je pratiquais le jūdō et le karaté presque cinq fois par semaine.
 
Puis j’ai commencé l’aïkidō et j’y suis allé régulièrement pour pratiquer six fois par semaine.

Vous avez 50 ans maintenant ?

J’ai 51 ans cette année [2017] dont 45 ans d’arts martiaux.

Mon professeur nous a quitté à 54 ans, ce qui est assez jeune. J’étais shodan en aïkidō, nidan en jūdō et karaté, tous grades passés avec lui, rien à l’extérieur. C’était comme une chose privée, tous les adultes, les anciens, ont voulu arrêter, mais moi je ne voulais pas. J’ai alors décidé de continuer à faire tourner le club, à l’âge de 21 ans. Ce qui n’était pas facile car la plupart de mes élèves étaient plus âgés que moi. Mais j’étais perdu car mon professeur avait été indépendant tout au long de sa carrière et à ce moment de ma propre carrière, je me suis dit « et maintenant, que vais-je faire ? » Je suis tombé sur un magazine qui s’appelait « Combat ». J’y ai trouvé une publicité pour le 4ème stage d’été international de l’UKA (United Kingdom Aikikai), il y avait deux photos des principaux enseignants, M. William Smith, Shidoin à l’époque, 5ème dan et T.K. Chiba, 7ème dan. Je n’avais jamais rencontré de shihan avant, ni de professeur japonais.

J’ai décidé de me rendre à mon premier stage d’été en 1988 dans l’université d’Aston, au centre de Birmingham. Je me suis rendu à la réception et fut aussitôt accueilli chaleureusement, à bras ouverts. Je me souviens du président, il m’a dit : « J’aimerais vous présenter à M. Smith ». J’ai eu un entretien personnel avec M. Smith, et je lui ai raconté ma petite histoire, et il m’a répondu : « J’aimerais vous présenter à Chiba Sensei ». M. Chiba est arrivé samedi dans la soirée et je lui ai parlé dimanche matin.

J’ai alors raconté mon histoire et celle de M. Jackson à Chiba Sensei. C’était la première fois que je me sentais « entier » car je m’étais toujours fait du souci à propos du passé de mon professeur, et Chiba a dit : « Ah, je me souviens de M. Jackson de Middlesbrough ! Il était l’un des instigateurs qui m’ont fait venir dans la région de Newcastle.» Puis il me raconta une histoire à propos de mon professeur qui devait organiser un stage à Sunderland et il m’a dit : « Je n’oublierai jamais car pendant que je faisais cours le plafond en taule ondulée s’est effondré sur le tapis. » Il a ajouté : « Je n’oublierai jamais cette histoire. Middlesbrough ? je l’appelle Miseraborough, car le temps y est toujours misérable, sombre, gris, glauque » … et il détestait le froid.

Je me suis blessé au cours de ce stage d’aïkidō. Je pratiquais avec un élève de Chiba Sensei, qui est maintenant un de mes très proches amis : un gentleman du nom de Joe Curran, maintenant 7ème dan et shihan dans le système du Birankai et du Hombu dojo. Je faisais shiho nage, il m’a attrapé par le col et m’a tiré en arrière. Pendant que je chutais en arrière, il est tombé sous moi, et je me suis luxé le genou. Après le cours, on m’a amené dans la pièce de Chiba Sensei, où il m’a remis en place l’articulation et m’a traité à la moxibustion (NDLR : technique de stimulation par la chaleur de points d’acupuncture).

Il m’a dit: « OK, demain tu seras en état de pratiquer si tu en as envie, mais pas de travail à genou. » J’étais surpris d’être capable de marcher le lendemain après cette luxation.

J’ai décidé de rejoindre l’UKA, mes yeux avaient comme explosés après avoir vu Chiba Sensei. L’aïkidō de Chiba Sensei était complètement différent de ce que je faisais et de ce que j’avais pratiqué jusque là. Sa puissance et son dynamisme étaient impressionnants, alors je l’ai suivi. A chaque fois qu’il était en Angleterre, j’y étais.

En 1991, je lui ai demandé si je pouvais venir le voir à San Diego et il m’a répondu : « Oui, bien sûr, pas de problèmes.» C’est alors que je me suis mis à économiser, entre 5000 et 6000 livres. J’avais décidé de m’acheter un billet aller-retour valable six mois. Je me souviens de mon arrivée à l’aéroport de San Diego, Mme Chiba est venu me chercher et m’a conduit au dojo de Fairmont Avenue. Chiba Sensei m’a dit : « Viens dans la cuisine, je nous ai préparé à manger. » C’était un bon curry végétarien. À l’époque, c’était comme la Mecque pour moi. Je suis resté au dojo deux ou trois semaines avec un ami qui était arrivé d’Écosse le lendemain. Mais habiter au dojo était trop dur. Alors nous deux, et deux dames, nous avons loué un petit trois pièces, près du dojo et nous faisions la navette entre l’appartement et le dojo. Mon ami Allen n’est resté que deux mois. Après son départ, rester dans l’appartement était devenu financièrement problématique.

Chiba Sensei m’a demandé : « Est-ce que cela te dirait d’intégrer le programme d’uchi deshi? »

J’ai répondu : « Je ne sais pas trop ce que c’est » et il m’a donné un prospectus avec toutes les informations. A l’époque, le programme coutait 500$ par mois : 100$ pour la pratique, aïkidō et iaïdo, et 400$ pour vivre dans le dojo à temps plein, avec tous les cours obligatoires … Mme Chiba nous préparait à manger du mardi au vendredi. On s’occupait de soi-même du samedi au lundi. Il y avait un couvre feu à respecter au dojo et il fallait être rentré avant 23h, sauf si on avait une permission spéciale. J’avais 26 ans à l’époque et c’était un peu étrange.

J’ai accepté, mais je lui ai dit : « Sensei, je ne suis venu que pour six mois pour pratiquer et j’ai assez d’argent pour ça et pour visiter l’Amérique. Je ne suis pas sûr d’avoir assez d’argent. » Il m’a répondu : « Pas de souci, on t’a attribué une bourse, ce que tu nous dois comme argent, tu nous le rembourseras plus tard. » C’était fait, je m’étais engagé dans le programme, mais il n’y avait que moi qui vivais dans le dojo.

C’était dur de vivre au dojo, car il fallait participer à tous les cours, et donner les cours du matin – à l’époque j’étais sandan. J’ai passé un examen pour être fuku shidoin là-bas, à Berkeley avec Chiba Sensei et Shibata Sensei. Mais j’avais toujours des problèmes à me faire au climat, je venais du nord-est de l’Angleterre et là, il faisait chaud et sec. Tous les jeunes étaient des accros au fitness, ils étaient forts et me testaient durant l’entrainement, non pas en combat, mais mentalement et physiquement. Après mes trois premiers mois, je pouvais me débrouiller sur le tapis, même avec mon style d‘aïkidō et je suis resté trois ans à vivre au dojo.

Il y a quelques histoires intéressantes, sur le tapis et en dehors. Personnellement, je me suis rendu compte que parfois, les étudiants californiens n’étaient pas conscients du trésor que représentait pour eux cet enseignant. Il était dur, c’est indéniable, c’était un professeur dur. Je veux dire qu’il était strict, mais pouvait être dur physiquement aussi. Il voulait qu’on comprenne, qu’on absorbe ce qu’il nous transmettait. Il était passionné par ça. C’est pour cela qu’il pouvait avoir mauvais caractère. Il ne voulait pas que l’aïkidō se dilue avec le temps. Et c’est une chose que j’observe maintenant. Je ne veux pas critiquer les autres styles, mais je vois bien un style d’aïkidō édulcoré. Par exemple, suwari waza est en voie de disparition, on n’en voit plus beaucoup, or c’est un travail fondamental en aïkidō, une des meilleures façons de prendre conscience de son centre et d’être centré. Chiba disait de toujours faire suwari waza ikkyo au début du cours. Et que même si on ne devait faire qu’une seule technique dans le cours, ce devait être celle-ci. J’ai des problèmes de genoux moi aussi maintenant. J’ai beaucoup de chance, quand je vois mes collègues : ils ont tous des prothèses de genou et des prothèses de hanche. Je suis très chanceux d’avoir tous mes membres. Mais j’ai tout de même des gênes et des douleurs. J’adore pratiquer en suwari waza, je pense que c’est une nécessité – un des piliers de l’aïkidō. Si on ne peut pas faire quoi que ce soit de correct à genoux, il ne sera jamais possible de le faire correctement debout – même se déplacer depuis une position statique. Quoi de plus statique que d’être à genoux ?! On voit tout de suite chez ceux qui ne pratiquent pas en suwari waza, on remarque à quel point ils sont peu à l’aise dans leurs déplacement, comme un poisson hors de l’eau.
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