Entretien avec Hiroo Mochizuki de Aix-en-Provence.

C'est une histoire très intéressante. Mon père apprit l'aïkido auprès de Morihei Ueshiba à une époque où c'était encore du ju-jitsu.

Hiroo Mochizuki de Aix-en-Provence.
Hiroo Mochizuki de Aix-en-Provence.

Monsieur Mochizuki, vous, votre famille et votre père, Minoru Mochizuki, vivez ici à Aix-en-Provence. Vous m'avez dit au téléphone que votre père, qui depuis quelque temps vit avec vous, avait été hospitalisé ?

Malheureusement, oui. Il souffre de problèmes intestinaux, ce qui à son âge n'est pas à prendre à la légère. Si tout se passe bien il sera transféré demain du Centre hospitalier d'Aix vers un autre établissement plus près d'ici. Il nous sera ainsi plus facile de lui rendre visite. Cela fait deux semaine qu'il est hospitalisé, et cela devrait durer encore un mois. Nous sommes pleins d'espoir, mais à son âge il faut être très prudent.

Nous avons dû annuler sa présence au grand stage d'été 2001 de la YWF (Yoseikan World Federation) en Camargue, car mon père est tombé malade juste à ce moment. Prés de 250 participants de 14 pays s'étaient déjà inscrits.

L'année dernière il avait pu y participer et avait montré quelques techniques au sabre. En décembre 2000, il avait encore participé à un grand stage à Bourg-de-Péage, près de Valence.


Mais votre père se limite à de courtes démonstrations, n'est-ce pas ?

Oui, bien sûr car il ne marche qu'avec peine. Il ne se déplace presque plus qu'en fauteuil roulant. Mais avec les bras, donc pour les mouvements avec le sabre, il n'a pas de problèmes, mais les jambes...


Vous êtes le successeur de votre père comme Doshu du Yoseikan ?

C'est une histoire très intéressante. Mon père apprit l'aïkido auprès de Morihei Ueshiba à une époque où c'était encore du ju-jitsu. Ce n'est qu'après la seconde guerre mondiale que Me Ueshiba modifia fortement l'aïkido. Il introduisit beaucoup de mouvements circulaires qui n'étaient pas pratiqués auparavant. Tous les mouvements devinrent plus amples, auparavant tout était plus direct.

On peut dire que ce n'était pas très éloigné du Daito-ryu Jujitsu que Takeda Sokaku enseignait alors. C'est ce que mon père a appris de Morihei Ueshiba. Après la guerre notre famille est rentré au Japon. Mon père était un des élèves les plus proches de Me Ueshiba. D'ailleurs ce dernier a continué à venir nous rendre visite à Shizuoka (qui se situe à 50 km du Mont Fuji) au moins quatre fois par an.

Me Ueshiba aimait beaucoup mon père, il arrivait qu'il reste un mois chez nous. Ainsi j'ai aussi rencontré Me Ueshiba. Un jour il m'a même emmené à une démonstration, et m'a pris comme uke. Nos rapports étaient très profonds, c'était une relation très chaleureuse, presque paternelle.

Je remarquais déjà à l'époque que le style des mouvements de mon père étaient plus proche du ju-jitsu. Déjà à l'époque on apercevait une énorme différence avec le système de Me Ueshiba. Celui-ci avait déjà changé beaucoup de choses pendant les années de guerre.

En 1951/52 mon père partit pour l'Europe, et moi-même j'étais à Iwama, où vivait Me Ueshiba. Je pouvais ainsi travailler directement avec lui. Me Saito qui habitait non loin du dojo y était aussi. Là j'ai appris les grand mouvements circulaires. Plus tard, réfléchissant au trajet de mon père en aïkido, j'ai cru comprendre pourquoi il était aussi attaché à Me Ueshiba. C'était ce développement, il y avait de la vie là-dedans. On ne doit pas figer les techniques de Me Ueshiba, il ne faut pas les momifier. Si j'essaie de les copier, son aïkido devient une chose morte, comme une momie égyptienne.

Je pense qu'il est important de connaître à fond les techniques du ju-jitsu, et leur développement pour savoir quelle voie elles ont suivie au Japon et ceci sans en omettre le judo. Mon père a beaucoup travaillé avec Me Kano. Dans le système de Me Kano on déséquilibre l'adversaire pour le faire tomber. Me Ueshiba utilisait un mouvement circulaire pour déséquilibrer l'adversaire – pour ensuite le mener vers une immobilisation ou une chute. Son système des projections est très différente de celui de Me Kano. Ces deux créations sont clairement distinctes. L'inventeur de ce mouvement circulaire – Me Ueshiba – y a intégré un maximum de techniques.

L'aïkido s'est ainsi enrichi. Mon père l'a compris et a continué de travailler dans cette direction. Mais malheureusement il y avait déjà des problèmes avec les anciens élèves de Me Ueshiba qui avait juré obédience à l'Aïkikai à Tokyo. Bien que chacun aie eu son propre style : Me Shioda le sien, Me Tomiki un autre. Mais les mouvements circulaires de Me Ueshiba passaient avant tout.

Mon père, par rapport aux autres élèves de Me Ueshiba, avait incorporé dans sa pratique les sutemi waza, ainsi que les fauchages. Il y avait donc naturellement une grosse différence avec ce que faisaient les aïkidokas «traditionnels». L'Aïkido traditionnel, cela veut dire des cercles horizontaux, alors que les sutemis sont verticaux, mais au fond c'est la même chose. C'est aussi taisabaki, même si visuellement c'est très différent. C'est la raison pour laquelle les «aïkidokas traditionnels» n'étaient pas d'accord avec ce que mon père développait. Par respect pour les autres aïkidoka, mon père a nommé ce qu'il faisait Yoseikan Aïkido. Mais c'est toujours de l'aïkido.


Ainsi, c'est votre père qui a fondé le ryu ?

C'était en 1975, environ. Pendant toutes ces années j'avais cherché et développé tout cela par moi-même. Déjà en 1965 j'avais appelé mon école Yoken (maîtrise du sabre et du poing): Plus tard je l'ai baptisée Yoseikan en hommage à mon père.

Mais on peut dire qu'à partir de 1975 il a intégré beaucoup d'éléments venant du judo et d'autres budo à ce qui était jusque là de l'aïkido relativement traditionnel. Vraiment beaucoup de judo.

Personnellement je trouvais ce qu'il faisait très bien. J'étais absolument d'accord avec ce que faisait mon père. Car il le faisait par respect du système de Me Ueshiba. Cela signifiait le développer plus.

Moi aussi j'aimais beaucoup Me Ueshiba. Il me traitait comme son propre petit-fils. Un jour il m'a demandé: «Aimes-tu les crevettes». J'ai répondu qu'en effet, je les aimais. Il disparut pendant des heures et revint avec un panier plein de crevettes. Cet homme était si plein d'amour, si attentionné.

Mais l'attitude de mon père n'était pas bien vue par les «gardiens de la tradition». Et il y a beaucoup, bien trop, de traditionalistes dans ce monde. Pas seulement au Japon. Une petite nouveauté et ils apparaissent, l'index menaçant et ils ne sont plus d'accord avec quoique ce soit.
Mais Me Kano, ne constitue pas une nouveauté au Japon, ou bien voulez-vous parler des traditionalistes de l'aïkido ?

C'était déjà autre chose, mon père utilisait le cercle, mais il y introduisait d'autres éléments. Les aïkidokas ne l'ont pas accepté. Moi aussi, j'ai continué quand même. C'étaient les idées de mon père, mais pour moi il avait raison. Respecter l'aikido, respecter l'œuvre de Me Ueshiba, c'est développer un aikido vivant.

Pourquoi ne pas introduire les coups de poing, les coups de pied ? Pour moi c'était normal. J'ai fait beaucoup de karaté, de judo, de kenjutsu, de boxe, pour moi c'est normal. Mon père pratique une forme qui est de l'aïki-jujitsu, presque de l'aïki-judo. C'est un mariage entre l'aïkido et le judo.

Me Ueshiba utilisait beaucoup les atémis. Pour moi, comme je pratique le kickboxing, le karaté et d'autres budo, c'est normal. Les coups de poing, les coups de pied, il faut les inclure. On ne peut pas dire que c'est de l'aïki-judo, parce qu'il inclut beaucoup de kempo. Peut-être aïki-kempo ? En fait, ça ne convient pas non plus – c'est difficile d'expliquer exactement ce qu'est l'Aïki-Yoseikan que mon père a créé.

Il fait de l'aïki-judo, ça s'appelle Aïki-Yosei
Aïki-Yoseikan. Ainsi, si vous voulez j'ai introduit encore d'autres nouveautés – mais ça reste toujours de l'Aïki-Yoseikan, du Yoseikan-Aïkido.

Oui, père et fils ont travaillé ensemble. Mais ce n'est pas simple. Ce n'est pas simple par ce que le respect envers Me Ueshiba impose des obligations comme c'est le cas pour les autres aïkidokas. Tout est centré sur un seul et même principe – simplement le système des applications est différent.

Pour moi le plus important c'est l'esprit du Maître. Cet esprit est dans aïki, dans le cercle – nous nous retrouvons et suivons cet aïki. C'est ça l'esprit du Maître.

Aujourd'hui la technique est hautement développée. Tout ce qui est technologique est hautement développé, alors pourquoi pas en aïkido ? C'est ce que je pense, et c'est pourquoi je poursuis dans cette voie. Avec une petite exception : mon père et moi nous ne voulons pas heurter les aïkidokas traditionalistes par notre travail. C'est de ce respect à l'égard de Me Ueshiba qu'est né Yoseikan-Aïkido, même si on ne nous accepte pas comme tel. C'est regrettable, mais pour l'instant on n'y peut rien. Nous devons espérer en l'avenir: peut-être un jour de nombreux aïkidokas comprendront-ils ce que nous faisons...


Mais en aïkido il n'y a pas de combat...

C'est la base. Normalement l'aïkido comprend tous les systèmes de combat. Ça dépend toujours de la situation. Est-ce que j'utilise ceci ou bien cela ? Ça dépend du moment. Ce qui est très intéressant c'est qu'il n'y a pas de règles en aïkido. Pratiquement tous les autres sports et compétitions sont soumis à un règlement. Le football a ses règles, le baseball en a d'autres, les règles du baseball... et on n'a pas le droit de violer ces règles. Au niveau martial du budo il n'y a pas de limites, pas de règles. Donc ce que nous faisons n'est pas en contradiction avec l'aïkido, c'est une question de développement. Il n'y a pas d'autres moyen. Il ne faut pas se laisser enfermer dans un cadre rigide.


Chaque pratiquant a son propre aïkido...

Entièrement de votre avis! Je suis totalement d'accord. Il faut que la personnalité de chacun s'épanouisse. Au Japon il y avait une époque où chacun avait sa méthode de judo. Il fallait la créer soi-même, mais il fallait aussi qu'elle soit applicable à plusieurs personnes – et ce au combat. A cette époque il y avait des centaines de méthodes et c'était tout à fait normal. Dans la vie moderne il y a certainement des gens qui n'ont pas une telle personnalité, ou pour qui ce n'est pas important. Je pense que c'est un baromètre de l'humanité. Il y a des hommes qui sont naturellement créatifs. Mais c'est difficile de former une telle personnalité.

Il y a encore une chose que j'ai introduite dans le Yoseikan-Aïkido: toute énergie se transmet par un mouvement ondulatoire, l'«onde de choc». Chaque énergie, qu'il s'agisse du son qui est porté par une onde sonore, ou de l'électricité, qui se transmet sous différente forme ondulatoire, l'énergie vient d'un point particulier. On pourrait transmettre l'énergie sous la forme de vibration, ou la forme d'un cercle. Par exemple quand on regarde un joueur de tennis frapper une balle, on peut voir comment l'énergie part du ventre et est transmise à la balle par le bras. La balle à son tour emporte cette énergie de l'autre côté du court, qui constitue le point d'aboutissement de l'«onde énergétique». En football c'est pareil : le pied transmet l'énergie au ballon... – le corps est entièrement basculé vers l'arrière afin de transmettre l'énergie vers l'avant. Tous les mouvements dans les arts martiaux se basent sur ce système. En judo et en karaté il n'y a pas de problème, on voit clairement comment est produite l'énergie.

Au début, je cherchais une synthèse entre atémi et projection, mais je n'y arrivais pas. On ne percevait pas clairement que dans les deux cas la transmission d'énergie se fait sur la même base. Mais quand j'ai compris que c'est le mouvement ondulatoire qui transmet l'énergie, la connexion entre projection et atémi est naturellement devenue claire.

C'est une onde énergétique, et sous cet aspect, coups et projections sont une seule et même chose. Le coup est le début de l'onde énergétique, et la projection est l'aboutissement de cette onde énergétique. La différence n'est qu'apparente. Il y a de grandes et de petits ondes, tantôt elles ont une grande amplitude, tantôt elles sont – comme dans les vibrations – très ténues.
Par exemple, le coup de point en karaté : il est court et la vibration passe par les muscles. Cette onde a néanmoins une amplitude très faible. On utilise le même coup de poing en Tai-Chi. L'énergie passe par l'intérieur, c'est quasiment une vibration intérieure.

Pour le sabre, on a besoin d'un grand mouvement, de même pour les projections, pour un coup de poing, d'un plus petit. Ensuite il y a les vibrations qu'utilisent certaines techniques de karaté, ainsi que le Tai-Chi.

Cela s'applique même à un sport comme le football. On utilise le coup de pied de la même manière, et un bon technicien en tennis ne procède pas autrement. C'est la base de tout. Même les coureurs utilisent ainsi leurs pieds en projetant l'onde vers l'arrière, alors que les footballeurs la projettent vers l'avant.

C'est une base qui évidemment a été développée de différente manière mais qui reste fondamentalement la même. L'aïkido s'intègre tout autant dans ce système que, par exemple, le karaté où il y a des compétitions, et où on utilise des armes comme le nunchaku ou le sai. D'autres utilisent le sabre, le bo, le jo ou l'arc. Tout ça c'est du budo. Tout cela débouche dans le Yoseikan. Je suis naturellement conscient du fait que l'on ne peut pas tout connaître, mais il faut s'imaginer que le Yoseikan est un laboratoire où une partie du budo se développe. Pour moi le nom Yoseikan est synonyme de «laboratoire des arts martiaux».

Pour moi c'est le fondement du Yoseikan Budo. Comprenez-moi bien, c'est une recherche permanente, dans un cercle plus large. Toujours en relation avec les différents arts-martiaux.

Vous pouvez certainement vous imaginer que cela a été difficile pour mon père d'accepter ceci et de le comprendre. Je peux aussi vous dire que beaucoup de mes amis, par exemple mes amis karatékas, ne comprenaient pas non plus ma démarche.

Quand je suis arrivé en Europe, en 1957, le karaté y était inconnu. Je suis le premier japonais à y avoir présenté le karaté. Aujourd'hui on connaît, par exemple, Henri Plée à qui j'ai appris à cette époque les techniques de base. Ensuite, c'est nous qui avons lancé le développement du karaté en Europe.

Nous avons organisé des stages internationaux en France, et à partir de là nous avons établi un système de stages dans différents pays. C'était le début. Ces karatékas de la première génération sont un peu horrifiés et ils disent des choses négatives sur moi.
Quel âge aviez-vous en 1957? Pourquoi êtes-vous venu en Europe ?

J'avais 21 ans quand M. Plée m'a fait venir. Il avait entendu parler du karaté comme quelque chose de différent du judo et de l'aïkido et il voulait l'apprendre.

C'est très difficile, il faut comprendre la différence de mentalité entre occidentaux et asiatiques. Pour moi, par exemple, le karaté c'est comme le judo, qui à son tour est comme l'aïkido, qui est comme le kenjustsu. Je ne peux pas exiger que tout le monde voie les choses comme ça. Beaucoup disent que le judo c'est le judo, le karaté c'est le karaté, et l'aïkido c'est l'aïkido... Il veulent voir des différences. Je suis persuadé que c'est une erreur car on a, bien plus que par le passé, besoin de pouvoir s'adapter. Quand on apprend quelque chose, on apprend une partie, une partie de quelque chose qui normalement constitue un tout. Mais on ne veut pas reconnaître cela. Pourtant, c'est toujours là, autour de nous.

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