Une vie dédiée aux arts martiaux prem.partie

Minoru Mochizuki est décédé le 30 mai 2003. Il était parti, dans son sommeil, sans souffrir. Cela faisait deux ans qu'il était alité, depuis juin 2001. Pour lui ça a été la période la plus dure.

Minoru Mochizuki 1907 - 2003
Minoru Mochizuki 1907 - 2003

AJ:Votre père est décédé ...

Me Hiroo Mochizuki : Voilà. Il est parti le 30 mai, vers 4 heures de l'après-midi. Il est resté hospitalisé deux semaines pour insuffisance cardiaque et rénale avec des problèmes circulatoires. Son état s'était progressivement dégradé au cours des deux derniers mois, malgré les soins. Ça faisait des poches sur les bras et sur les jambes, il y avait beaucoup de liquide qui s'était accumulé. Au début il resté à la maison, le médecin est venu plusieurs fois. Une infirmière venait le matin et le soir, il prenait des médicaments. Mais finalement son état s'est aggravé et il ne parvenait plus à s'alimenter, donc il n'y a pas eu d'autre solution que de l'amener à l'hôpital.

Au bout de la première semaine il allait mieux, surtout l'avant dernier jour, c'est à dire le 29. Il y avait une réunion du Comité directeur de l'organisation française à Aix en Provence, donc on est resté ici à travailler toute la journée. Ma femme et moi sommes allés le voir à l'hôpital vers 8 heures du soir.

Quand on est entré dans la chambre, il était seul (il avait une chambre individuelle). Ma femme a dit : « Konbanwa » (bonsoir en japonais) et il a répondu: « O ! Arigato » (merci). Elle lui avait apporté un genre de yoghourt liquide, bien frais, qu'il aimait. Il en a bu et il était très content, il a dit : « Umaï, umaï » : c'est bon, c'est bon. Vraiment on a senti que ça allait bien, très bien. Ensuite j'ai pris sa main, et il a bien serré la mienne, assez longtemps, il ne lâchait pas. Et j'ai bien senti sa force. J'ai touché son bras, là le liquide avait bien commencé à se résorber. Donc pour moi ça allait, dans un jour ou deux, dans quelque jours au plus, il allait sortir de l'hôpital. Je lui ai dit : « Ça va bien, tu vas sortir dans quelques jours. » La visite s'est donc bien passée, très agréablement.
Le lendemain matin on était très tranquille. Ma femme est partie pour voir sa mère, également âgée, qui habite en Bretagne. Comme elle vit désormais seule, ayant perdu son mari un mois et demi plus tôt, mon épouse va la voir le plus souvent possible. Elle est donc partie de très bonne heure, par le train de 6 heures, et moi j'étais tranquille. Je pensais rendre visite à mon père l'après-midi avec mon deuxième fils Kyoshi. Mais il est arrivé juste après le coup de téléphone de l'hôpital. Nous sommes donc partis tous les deux tout de suite. Naturellement c'était un peu trop tard. En réponse à mes questions, l'infirmière m'a dit que mon père avait pris son petit déjeuner normalement et qu' il s'était endormi peu de temps après. Quand elle a amené le repas de midi (en général c'est elle qui l'aidait à manger car il ne pouvait plus le faire seul depuis de mois) il dormait tellement bien qu'elle n'a pas osé le réveiller. Quand elle est revenue, il était parti, dans son sommeil, sans souffrir.

C'est extraordinaire : il est parti comme ça. Et j'ai vraiment été surpris parce que la veille au soir nous étions resté jusqu'à 9 heures – jusqu'à la fin des visites – et vraiment il allait bien. Sur le moment je n'ai pas compris. C'est comme ça qu'il est parti…

Cela faisait deux ans qu'il était alité, depuis juin 2001 et je pense que pour lui ça a été la période la plus dure. Parce que jusque là il aimait beaucoup regarder l'entraînement. C'était un homme très actif, alors on l'amenait toujours avec son fauteuil roulant assister aux cours de Yoseikan Budo. Et il était très, très content, au point qu'il s'avançait, s'avançait presque à en tomber du fauteuil. Ça, c'était les bons moments !

Avant cela, en avril 99, il a dû être hospitalisé au Japon, et son état était si préoccupant à cette époque que mon frère nous a demandé de venir au Japon, mon plus jeune frère et moi, pensant que c'était la fin. Mais il a récupéré un peu et a tout de suite accepté ma proposition de venir s'installer chez nous, en France. Dans la résidence médicalisée ou il avait été placé au Japon, après son hospitalisation, il avait même demandé des dictionnaires pour apprendre quelques mots de français et d'anglais. Lorsqu'il est arrivé chez nous, en novembre 99, il était incapable de se mettre debout, de marcher. Ici, il y a un parc paysager derrière la maison, Heureusement, c'est tout près, et je l'y amenais tous les jours pour faire une promenade. Souvent mes enfants ou ma femme aussi. D'abord il a commencé par faire un pas, deux pas. Puis, avec deux cannes, il est arrivé à faire une centaine de mètres. Petit à petit, il progressait, c'était fantastique. Parfois même je ne lui donnais qu'une canne pour essayer d'améliorer encore plus.

Avec les cannes, il ne marchait pas beaucoup, pas très longtemps, peut-être une dizaine de mètres, mais les Japonais qui venaient le voir étaient très étonnés parce qu'au Japon cela ne lui était pas possible. Au bout de quelques mois il arrivait à parcourir près de 100 mètres seul.

Il y a eu une période où c'était vraiment bien pour lui. Surtout quand il regardait ce que nous faisions, ses petits-fils et moi-même. Parce que depuis 1951–52 époque où il est venu en Europe, mon père parlait beaucoup depuis son retour d'une synthèse des arts martiaux. Il me répétait toujours : « la synthèse des arts martiaux, la synthèse des arts martiaux… ». Il faisait des recherches là-dessus.

Quand il est venu en Europe, sa première démonstration a eu lieu à la salle Wagram, à Paris. C'était en 52 je crois. Il a fait une démonstration de type self-défense : 4 ou 5 personnes l'on attaqué avec des chaises ou des bâtons et il les a projetées. On peut dire qu'il a fait une démonstration « sauvage », parce que ce n'était pas préparé ! Ça c'était très bien passé. Moi, j'étais au Japon, et je l'ai vu aux actualités sur le grand écran au cinéma – à cette époque il n'y avait pas de télévision ! J'ai trouvé cela formidable parce que ce qu'il a fait, ce n'était pas de l'aïkido, mais c'était quand même de l'aïkido.

Par exemple, il a entré shiho nage et sans lâcher la main de l'adversaire il a ajouté hane goshi de judo. Moi je pense que celui qui est tombé a dû avoir mal [rires]. C'était bien, parce que à cause de la douleur l'adversaire est déséquilibré plus facilement. Au lieu d'agir en force, c'est plus facile d'entrer hane goshi parce que l'adversaire est bien déséquilibré. C'est la première fois que je voyais le hane goshi de mon père, parce qu'habituellement il ne faisait pas hane goshi, il faisait un genre de ippon seoi nage, des choses comme ça, mais je ne l'avais jamais vu entrer hane goshi. Et là oui ! [rires]. C'était un hane goshi shiho nage, hane shiho nage ou quelque chose comme ça… une forme combinée.

Il s'est trouvé dans un endroit où on ne savait pas ce qu'est l'aïkido, mais il fallait gagner, donc il a utilisé tout ce qu'il connaissait. Finalement c'est ça qui a bien marché. Donc l'aïkido de mon père c'était un peu… un peu un genre de « combat de rue », si vous voulez. C'était comme ça… Au début, à cette époque, les Français ont compris l'aïkido comme une espèce de self-défense très efficace. C'est sur cette image que les gens ont commencé l'aïkido.

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