Jacques Muguruza Senseï, 1 partie.

En Octobre 2009, j'ai rencontré Jacques Muguruza à Paris.

Jacques Mugiuruza pendant de l'entrevue.
Jacques Mugiuruza pendant de l'entrevue.

Avez-vous tout de suite commencé à pratiquer l’aïkido de Maitre Shioda ?

Non, j’ai commencé l’aïkido à l’âge de 13-14 ans, en France. J’ai pratiqué pendant à peu près quatre années, et arrivé à l’âge de 18 ans, en 1974, j’ai eu l’occasion de pouvoir aller au Japon pendant un mois. C’est la première fois que j’ai pu entrer en contact avec le Yoshinkan. Je suis donc resté un mois plein, à m’entrainer du matin au soir et comme cela m’avait vraiment plu, intéressé, j’ai décidé d’y retourner.

Et ici, avec qui aviez-vous commencé ?

J’avais commencé avec M. Da Van, un professeur vietnamien, pas très loin de chez moi. Ensuite j’ai enchainé à Paris, avec une autre personne, et puis il y a eu cette opportunité d’aller au Japon, en 1974.

Et après ?

Quand je suis revenu, j’ai dû attendre deux ans, parce que j’ai fait mon service militaire – ce qui, à l’époque, était obligatoire – et pour économiser assez d’argent avant de retourner au Japon pour reprendre contact avec le dojo du Yoshinkan. J’ai pratiqué pendant un an avec André Nocquet Sensei.

Comment avez-vous fait pour vivre au Japon : la vie y est chère ?

En 1977, j’avais un ami qui pratiquait aussi l’aïkido et lui était allé au Japon pour faire des études d’architecture sismique, comme il y a beaucoup de séismes au Japon, et il avait une bourse pour pouvoir vivre et étudier sur place pendant un an et demi. Je lui ai communiqué l’adresse du Yoshinkan, il y est allé un petit peu avant moi – six mois avant – et on s’est retrouvé au Japon.
Au départ, il m’a hébergé, et puis après j’ai été résident au dojo, donc uchi deshi pendant cinq années en tout.

Vous avez rencontré le Yoshinkan au Japon ?

Oui, avant je ne connaissais pas, cela n’existait pas en France.

Et qu’est-ce qui, dans cette école, vous a attiré ?

C’est à dire que, honnêtement, après quatre ans de pratique de l’aïkido ici, en France, je me posais des questions. Je me disais : « Si c’est ça l’aïkido, il manque quelque chose. » Quoi ? Je ne savais pas, mais je ressentais un manque. Et en allant au Japon, j’ai trouvé une réponse. A ce moment là, inconsciente également, [est née] une envie : « Ça, ça me convient ». Donc j’ai voulu retourne, approfondir et j’y suis donc resté cinq ans. Au bout de cinq ans, j’ai eu la même question : « Maintenant je dois chercher encore plis… », le moment était arrivé pour moi, et j’ai senti que… mais … il y a beaucoup de gens qui rentrent parce qu’ils sont saturés, parce que la culture ne leur convient pas, mais ça n’a pas été mon cas. J’étais bien intégré : au bout de cinq ans dans le dojo j’aurais pu continuer et éventuellement y rester jusqu’à ces derniers temps, mais inconsciemment je sentais que le moment était venu de passer à une autre étape. Donc, je suis reparti.

Avez-vous pratiqué un autre art martial avant l’aïkido ?

Non, j’ai fait de l’aïkido en premier, et plus tard j’ai fait un peu de judo, de karaté et de jujitsu.

On dit que le Yoshinkan est plus martial que l’aïkido…

Que l’aïkido, non ! Le Yoshinkan, c’est de l’aïkido. C’est un autre problème que l’on rencontre très souvent : quand je suis rentré en 1982, à cette époque-là c’était principalement l’Aïkikaï qui était connu. Il y avait aussi le Yoseikan, l’Aïkibudo avec Me Floquet. Mais le Yoshinkan et les autres écoles d’aïkido, en 1982, il n’y en avait pas énormément. Donc, le Yoshinkan arrivait, mais il y avait une image qui collait à la peau du Yoshinkan. On lisait souvent dans des articles que c’était un aïkido d’avant-guerre, et qui dit « d’avant-guerre » dit « pas aïkido », mais « aïkijutsu » ou « aïkibudo ». Et ça, c’est totalement faux. Je n’ai pas une grande connaissance des autres courants, car on reste indépendants, mais quand je vois des gens qui viennent d’autres courants, je peux noter une forme d’expression qui est totalement différente.
Si on revient au côté martial, je dirais : « Oui, cette notion n’est pas négligée ». Mais je dirais aussi que, pour moi, ce n’est pas le but du Yoshinkan. Ni sans doute pour Shioda Sensei, surtout à la fin de sa vie. Pendant très longtemps on a dit que l’aïkido du Yoshinkan était un aïkido dur. Moi, je dirais que c’est un aïkido solide, et non pas dur. Qu’est-ce que c’est que la dureté ? Quand vous regardez Ueshiba Morihei, son dojo était appelé « le dojo de l’enfer », alors… où est la dureté ?

Ueshiba Sensei, au début de sa vie, quand on le voit à cinquante ans sur les photos, il est vraiment… personne n’a envie de l’approcher, et quand on le voit à quatre-vingts ans, là, tout le monde à envie de se rapprocher. C’est une évolution normale.

Je pense que le problème, c’est que l’on a collé à la peau de l’aïkido une image de « peace and love », « harmonie », « on est tous frères ». Ce qui est juste, ce qui est vrai, ce n’est pas là une critique que je fais, ce n’est pas du tout pour rabaisser : moi, j’y crois profondément. Mais pour pouvoir atteindre cela, il faut passer par un certain chemin concret, solide. Or, si dès le départ, on veut commencer par la fin, ça me semble difficile. Le problème, c’est de retrouver les fondamentaux, les bases qui vont permettre cette expression pour un développement dans cette direction. Or à notre époque, c’est un peu difficile.
Je dirais donc que l’aïkido du Yoshikan est, comme son nom l’indique, un aïkido du développement de la partie la plus profonde de la personne. So on regarde le sens du mot Yoshinkan : « yo », c’est le verbe « yashinau » qui veut dire développer, cultiver, faire croitre, « shin », c’est comme dans Shinto, c’est les kamis, ou encore le cœur, et « kan », c’est bien sûr le lieu où cela se fait, mais originellement cela désigne un manoir (yakata). Et personnellement, même si ce n’est pas la traduction littérale, mais je le remplacerais par « temple ». Pour moi c’est le corps, et à l’intérieur de ce corps, de ce temple, on développe la partie la plus profonde, qui est à l’origine. Et c’est pour cela que l’on va vers une voie de réunion, de réunification avec l’énergie, et non pas les énergies. On utilise les énergies qui sont manifestées, pour se centrer vers une seule direction : le Un. Donc dans cette optique-là, c’est tout à fait de l’aïkido et c’est vraiment de l’aïkido.
Après, c’est une question d’enseignement, c’est une question d’enseignant, c’est une question de rapport. Mais dans un combat, si quelqu’un est un petit peu expérimenté, il ne va pas aller se découvrir pour porter une attaque. Si les distances sont plus rapprochées, c’est plus difficile… si l’on arme et qu’on attaque correctement, l’angle… alors, si c’est ça « le martial » oui, je veux bien. Mais c’est les fondamentaux, c‘est-à-dire que si on oublie cela, ce n’est plus un art martial, c‘est-à-dire que l’on élimine les techniques d’attaque-défense, ça devient une gestuelle, ça devient une fusion, une osmose. Ce qui est tout à fait juste aussi, si dès le départ on le prend dans cette direction-là, parce que l’on a, peut-être, dépassé certaines choses ou parce que ce n’est pas le centre d’intérêt : je suis tout à fait d’accord avec ça, mais il faut être clair, il faut le dire.

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