Entretien avec Paul Muller de Strasbourg

Paul Muller lit l'aikidojournal
Paul Muller lit l'aikidojournal

Est-ce que tu avais déjà pratiqué un autre art martial avant l'Aïkido?

Non, j'ai débuté à 15 ans avec l'Aïkido. Avant ça, je n'avais pratiquement eu aucune activité sportive sauf scolaire. Mais un jour, j'étais encore jeune débutant (en 1964), je suivais un cours de Me Nakazono. J'attaque, et il me donne une tape sur la main et me dit: «vous devez apprendre le karaté, vous ne savez pas attaquer !». Alors, je me suis mis au karaté. Comme le karaté était très physique, j'ai progressé très rapidement, après 2 ans j'étais 1er kyu. Mon professeur de karaté a dû quitter Strasbourg pour raisons professionnelles, et pendant un an je suis devenu un très jeune professeur de karaté au Judo Club du Rhin (67/68).

Plus tard, je suis parti à Paris pour mes études. J'ai pu y travailler quasi quotidiennement avec Me Nakazono et un jour il me dit : «Maintenant, vous devez arrêter le karaté, cette discipline vous crispe». Entre temps j'avais tâté du judo, mais je n'en ai fait que deux ans; le karaté, par contre, je l'ai pratiqué quatre ans parallèlement à l'Aïkido. Mais c'est l'Aïkido qui tenait la première place.


Comment t'est venue l'idée de faire de l'Aïkido ?

De façon très pragmatique ; à 14 ans suite à une bagarre pour une fille de 15 ans, avec son prétendant régulier qui en avait 17. La bagarre n'a pas tourné à mon avantage. Il me semblait important que cela ne puisse pas se renouveler et j'ai donc cherché à pratiquer un art martial. Un ami de quartier, Charly Duch, pratiquait déjà le judo et l'Aïkido. Il m'a conseillé de faire du judo. Mais le soir où je suis allé au club, il n'y avait pas de cours de judo: c'était le jour de l'Aïkido. Ça se passe souvent comme ça, n'est-ce pas ?


Ça me rappelle l'histoire de Klaus Chudziak. Donc, tu es venu à l'Aïkido «très normalement» et tu t'y es développé ?

Pour moi ce fut tout de suite une passion. Me Nakazono était plus âgé que Me Tamura, il était le Sempaï. Mais ils collaboraient très étroitement et très harmonieusement, en particulier pendant les grands stages d'été comme à Annecy. Certes après le départ définitif de NAKAZONO Senseï pour les USA en 1972, c'est Me Tamura qui a continué à diriger seul les stages d'Annecy. Me Nakazono, qui parlait très bien le français, apportait des éléments philosophiques très nouveaux pour un jeune occidental, particulièrement en ce temps là. Par exemple le Zen et il l'appliquait. Aujourd'hui, tu trouves partout des livres sur le Zen.
Il nous a fait réfléchir à ce que nous mangions, et ce dans les années 1964–65, et ça en France !! Bon, aujourd'hui on a d'autres problèmes avec les produits alimentaires. Il a introduit le Zen macrobiotique. Il s'en est éloigné plus tard, mais il nous mettait en garde contre le sucre, le pain blanc.
Il en parlait beaucoup. Il recommandait le riz et le pain complet. A seize ans, on est disponible pour ce genre de choses. Ce qui créait pas mal de problèmes avec la cuisine familiale ! J'ai fini par suivre un régime alimentaire particulier : peu de viande, des céréales complètes, et je m'y tiens encore.


Je m'imagine que les problèmes avec tes parents n'étaient rien à côté de 1968, quand tu était étudiant à Paris. Aujourd'hui encore, trouver du pain complet c'est un peu une loterie.

Dans l'école d'ingénieur où j'étudiais, je pouvais faire cuire mon riz moi-même. Mais le pain complet, ça tu as raison, je n'en trouvais pas.


Si je ne me trompe, l'idée de tenir un stage de quatre semaines vient de O Sensei ?

Je ne sais pas. A l'époque c'était habituel et on en avait la possibilité. Ce qui est intéressant c'est qu'après deux ou trois semaines, quand on pratique assidûment, les sensations corporelles se modifient. J'ai suivi ces stages d'Annecy à partir de 1965. On faisait quatre heures d'Aïkido et une heure de Iaido. J'ai pratiqué le Iaido sous la conduite d'Ichimura Sensei, qui lui aussi est venu à Annecy à partir de 1965.
Il doit y avoir des activités physiques ou des disciplines où ce genre de stage fait partie de la formation des athlètes. Malheureusement, en Aïkido, ça c'est perdu. C'est vraiment dommage. Car on a besoin de quatre heures de pratique par jour pendant deux, trois ou quatre semaines, pour dépasser certaines limites, pour faire bouger les choses en soi. Avec ce travail très intense quelque chose de particulier et de profond se produit. C'est ça qui est intéressant.


Mais Me Nakazono n'est pas resté très longtemps, n'est-ce pas ?

J'ai eu la chance que durant mes trois ans d'études à Paris, de 1968 à 1971, il était là. C'est en 1972 qu'il est parti définitivement pour Santa Fe, aux Etats-Unis. Il est revenu plusieurs fois en France par la suite.

En 1973/74 Me Tamura a demandé à Me Chiba, qui habitait alors à Londres, de venir en France pour l'assister. Et de 1974 à 1979 j'ai suivi Me Chiba parallèlement aux stages avec Me Tamura.


Pourquoi avait-il besoin d'aide ?

Me Nakazono était parti pour les Etats-Unis. Me Tamura était seul et «l'Aïkido français» était réunifié au sein d'une même fédération, l'UNA-FFJDA, très bien dirigée par Guy Bonnefond, et qui en 1974 comptait déjà 12000 membres.

Me Tamura avait tant à faire, qu'il n'y arrivait plus tout seul, c'est pourquoi il a demandé à Me Chiba de venir l'aider. Dans cette période Me Chiba venait chaque mois donner un stage à Paris. A l'époque c'était mon ami Max Méchard qui était responsable de l'organisation de ces stages à Paris. Durant la même période, j'organisais quatre stages supplémentaires par an à Strasbourg avec Me Chiba. Après 1976 il ne venait plus que deux ou trois fois par an. On peut dire qu'entre 1974 et 1976 Me Chiba, à la demande de Me Tamura, a été mon Senseï. J'ai pu suivre ses stages en Angleterre, en France, et aux Etats-Unis (Boston).

En Angleterre, où j'étais hébergé par ses élèves pendant l'été, je l'accompagnais à ses stages à Birmingham et à Liverpool. Je n'étais pas seulement son uke, mais aussi son assistant : il m'a confié les débutants à plusieurs reprises.

C'est à lui que je dois mes connaissance en ken et en jo, les kumitachis, les kumijos et les katas.

En 1979 il a quitté Londres et a passé cinq ans au Japon, pour ensuite s'installer à San Diego en Californie. Je suis toujours heureux de revoir Me Chiba. J'ai suivi ses stages en Espagne en 1984 et 1985, ainsi qu'à Birmingham en 1988 et 1990. En 1996 je suis allé lui rendre visite à son dojo à San Diego. Il y a des photos de cette époque sur mon site internet :
http : //perso.wanadoo.fr/aikido/


Est-ce que tu vas souvent au Japon ?

Oui. Tous les deux ans environ. Un mois au Japon, ça revient cher, le yen... Mais j'y ai aussi quelques amis et c'est plus abordable quand on peut être hébergé.
J'ai été récemment à Kyoto, une des anciennes élèves y habite, et elle m'accueille chaque fois que j'y vais.


Quand tu es arrivé à Paris, est-ce que tu pratiquais dans plusieurs dojos ?

Je suivais les cours de Nakazono Senseï dans deux dojos et j'enseignais dans un autre. Dès mon arrivée à Paris, j'ai été sollicité par Pierre Bodenstein, qui étudiait le droit à la faculté de Paris pour enseigner au dojo du Centre sportif universitaire Jean Sarrail plus connu par les Parisiens sous le nom de «Bullier». J'étais shodan Aïkikaï depuis juillet 66, ce qui en ces temps là représentait déjà quelque chose. C'était en octobre 1968. Dans un des dojo de Nakazono Senseï celui de la rue René Boulanger, s'entraînait aussi Christian Tissier. En mai 1969 il est parti au Japon, et j'ai repris à sa demande son dojo à la MJC de la Nation, mais pour un an seulement. Cela commençait à être trop. Christian et moi nous nous connaissions déjà des stages d'Annecy où il s'était rendu une première fois en 67. Nous étions très amis et nous le sommes restés malgré des visions différentes de la discipline et des carrières radicalement différentes, entre lui qui est professionnel et moi-même semi-pro.


Vers qui t'es tu tourné quand Me Nakazono a quitté la France ?

J'avais achevé mes études, je suis donc rentré à Strasbourg et j'ai continué à travailler avec Me Tamura.

Après la première réunification de l'Aïkido, en 1974, chaque expert qui y a contribué, c'est à dire Tamura, Nocquet et Mochizuki, a désigné cinq de ses élèves chargés de rediffuser l'Aïkido unitaire (UNA) en France. J'était un des cinq du «groupe Tamura» et j'étais responsable du Nord-Est de la France. On avait divisé le pays en cinq zones : une pour Paris et quatre pour le reste de la France.

Et Me Noro, il était là, lui aussi ?

Me Noro s'est séparé très tôt de l'Aikikai et
de l'organisation française qui abritait l'action des délégués de l'Aikikai: l'ACFA. Il entretenait cependant de bons contacts avec les Maîtres
Nakazono et Tamura. Son dojo était derrière le Moulin Rouge à cette époque.

Un de ses élève Max Méchard était un ami connu à Annecy en 65 venait lui aussi de se retrouver à Paris (en 68), mais pour raison professionnelle : il venait de réussir le concours d'inspecteur de police. Nous nous retrouvions de temps en temps lors de stages commun, ceux de Pâques en particulier. Me Noro avait déjà développé son propre style. C'est en 1974, je crois, qu'il a créé le kinomichi. A ma connaissance il n'était plus alors dans aucune fédération officielle.


Avant cela, la fédération, c'était bien la fédération de judo, avec sa section Aïkido, où se trouvait aussi Me Tamura ?

Avant la réunification de 1973–74 les Japonais œuvraient tous au sein d'une association indépendante : l'ACFA : pour Association Culturelle Française d'Aïkido. Les groupes de Me Nocquet et de Mochizuki étaient eux par contre au sein de la fédération de Judo.

Lors de la première réunification, l'A.C.F.A. s'est dissoute, et nous avons tous adhéré à la Fédération de judo. Me Nocquet y était aussi. Le président de la Fédération de judo, Pfeiffer, et notre ancien président, Guy Bonnefond ont «ficelé» tout ça, et nous sommes restés jusqu'en 1982. C'est alors que Me Tamura, sous l'influence de Pierre Chassang, a quitté la fédération.

C'était la deuxième scission. Nous, les anciens, Roberto [Arnulfo], Max Méchard et moi nous sommes resté encore un an dans la fédération de judo qui a décidé que puisque tout le monde s'en allait, nous devions partir nous aussi. Les karatékas s'en étaient allés les premiers, puis, en 1982, Me Tamura avec 40 % des aïkikidokas. C'est ainsi que fut fondée la FFAAA.
Pourquoi n'es-tu pas parti avec Me Tamura en 1982 ?

Politiquement, je n'étais pas d'accord avec Pierre Chassang. J'étais un «fidèle élève de Tamura» mais je n'étais pas d'accord avec les perspectives politiques mises en avant par Chassang, qui était alors le bras droit de Me Tamura. Les cartes étaient biseautées. Pierre était certes comme un grand-père pour mes enfants. Mais politiquement ce qu'il proposait n'était pas acceptable.


Dans quelle direction est-ce que ça allait ?

Au début, nous nous ne savions pas quoi faire. C'était en mai 1982, lors d'une assemblée générale, à laquelle ni moi ni certains autres pratiquants n'avons participé. Chassang a engagé les présents sous le prétexte de la fidélité à la maison mère (le Hombu dojo Tokyo) à suivre Tamura. Même Christian qui était présent s'est trouvé piégé. Un mois plus tard, quand il a vu que nous (Roberto, Max, moi-même, et quelques autres anciens) ne partions pas, il est resté avec nous. Comme c'était un professionnel, et qu'il était à Paris, il a pris les choses en main et deux ans plus tard ce fut la FFAAA, sous l'influence d'élèves de Me Yamaguchi.

Nous, les anciens élèves des Me Nakazono et Tamura, nous nous sommes un peu retrouvés «sur la touche».

Aujourd'hui le comité directeur de la FFAAA travaille de façon assez neutre par rapport à ces diverses tendances.
Bien, mais il va bientôt y avoir la réunification au sein de l'U.F.A.(Union des Fédérations d'Aïkido) ?

Oui, c'est vrai, elle doit se faire bientôt, dans les deux ou trois ans, je crois. Pour les passages de grades, ils sont déjà faits en commun au sein de l'UFA qui regroupe la FFAAA et la fédération de Tamura Senseï : la FFAB.


Alors l'orientation c'était vers Me Yamaguchi, par l'intermédiaire de Christian Tissier ?

Par l'intermédiaire de Christian j'étais invité aux stages de Me Yamaguchi, par exemple à Manheim, où nous étions très peu sur le tapis. C'était des stages très «intimes», au cours des quelles j'ai pu approcher Me Yamaguchi de très près. Mais le style de Me Yamaguchi, ne me convenait pas : ce mélange de recherche de domination psychologique au travers d'un dressage de l'uke dont la finalité martiale me semblait discutable. Mais Me Yamaguchi était incontestablement un grand maître, et il avait comme Me Nakazono un ascendant incroyable, sur ses élèves. Ces 2 experts se connaissaient fort bien puisqu'ils avaient été tous deux élèves directs du fondateur.

Depuis le temps où Me Tamura a quitté l'UNA, c'est à dire de 1982 et jusqu'en 1986, je ne suivais plus d'expert en particulier. En 1986 je suis allé au Japon et pris contact avec Me Nishio. Pour moi cela a été merveilleux, car par la philosophie, son charisme mais aussi surtout par la synthèse unique qu'il a su créer dans sa pratique, je trouvais cet expert génial. 8e dan d'Aïkido, 8° Dan d'Ïaïdo (il a créé sa propre école : TOHO), 7e Dan de karaté, il avait de nombreux points communs avec Me Nakazono. C'est aussi un expert avenant et simple qui m'a accueilli dans son dojo à Yokohama en juillet 86. Une pratique très dynamique basée sur les armes comme Me Chiba mais aussi un Aïkido plus réaliste, plus concret. J'ai retrouvé certaines valeurs [en français dans le texte, NdT].


Plus réaliste de point de vue martial ?

Oui, dans un sens. Pas pour la bagarre. Mais c'est un art martial. Certes, le but du budo n'est pas de vaincre, mais il doit apporter quelque chose. Plus j'avance dans l'art, moins uke doit m'aider. Plus je suis avancé, plus grande doit être la liberté de celui qui m'attaque. Quand il en est ainsi, je peux en tirer quelque chose pour moi. Si ce n'est pas le cas, si j'ai toujours besoin de l'aide d'uke pour que mon mouvement ait de l'allure, alors, pour moi c'est de la danse. Et ce n'est pas la même chose.


Esotérique ?

Esotérique ou autre chose. Car, quand on parle d'ésotérisme ou de métaphysique, ou comme par exemple, le faisait Me Nakazono, de religion,...
D'abord, il n'y a as de dogme en Aïkido. La religion, Me Nakazono nous a mis le nez dedans, et nous a dit : «Cherchez-la vous même, si vous voulez, mais pas dans l'Aïkido. Etudiez votre Bible, ou le Coran», mais il disait aussi que l'Aïkido était un moyen pour comprendre la religion et de s'éprouver. L'Aïkido est un moyen, on commence bien par le combat, avec «l'attention», puis à un niveau plus élevé que «l'attention» il y a la «vigilance» et à un niveau encore plus élevé que la «vigilance» il y l'intuition. L'intuition dont on a besoin, car si on veut gagner, on ne peut être en retard. Ne pas être en retard, veut dire qu'on ne peut s'en remettre aux réflexes. Car quand survient une attaque et que la réaction c'est : «maintenant il faut que j'agisse», il est déjà trop tard. Il se passe quelque chose sur les plans physique et psychique, et l'on est déjà prêt, c'est ça l'intuition. Cette intuition j'essaie de la développer, et elle s'applique alors à tous les niveaux, c'est à dire aussi à la métaphysique et à la religion. Cette intuition est un outil qui m'aide dans ce que je fais ici. Cette conception, c'était aussi celle de Me Nakazono.

Mais je ne peux atteindre ceci que si la pratique devient de plus en plus intense, que si la sincérité de l'attaque s'accroît avec mon développement. Sinon la vigilance et l'intuition ne peuvent s'accroître.


Tu as dis que tu n'aimais pas ça quand uke travaillait trop. Que veux-tu dire par là ?

C'est exactement ça, car si pour que mon mouvement marche à tous les coups j'ai besoin de l'aide de uke, alors il n'y a pas de création, ce n'est pas enrichissant. C'est toujours intéressant de voir qu'il y des pratiquants

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