Nitani Hideharu sensei

Traduction simultanée de Vladimir Latocha

Natani sensei pendant notre entrevue.
Natani sensei pendant notre entrevue.

Pouvez-vous nous raconter votre vie ?

Lorsque j’avais 16 ans, l’un des enseignants de mon école – l’équivalent d’un lycée technique – était un maître d’arts martiaux. Je l’ai rencontré et j’ai suivi son enseignement.
Dans les bujutsu, il y a deux parties : l’une concerne l’art de combattre, l’autre vise à sauver les gens. Il y a des kiusho, des « points faibles ». Si on les frappe d’une certaine façon, on peut mettre quelqu’un par terre, mais si on change la façon de frapper, cela sert à guérir. J’ai appris les deux avec cet enseignant, mais je n’ai mémorisé que la partie qui permet d’aider.
Quand j’ai eu 20 ans, j’ai eu mon diplôme et j’ai quitté l’école. Je me suis alors posé la question d’apprendre les budo  et les deux voies qui me sont venues à l’esprit étaient le taï-chi et l’aïkidō.
J’ai commencé à travailler et il y avait un club d’aïkidō sur mon lieu de travail. J’ai donc commencé à pratiquer l’aïkidō. C’était le courant Yoshinkan, de Shioda Gozo. Dans ce club, j’ai pratiqué un an. Puis j’ai été détaché sur un autre lieu de travail, et là il y avait un dojo affilié à l’Aïkikaï de Tōkyō. J’ai donc commencé à pratiquer cette forme d’aïkidō plus « classique ». L’enseignant était Tanaka Bansen, qui était 8ème dan et était un élève direct du fondateur. La personne qui animait le cours dans ce dojo s’appelait Hirose.

Où se trouvait ce dojo ?

À Kyoto. J’ai pratiqué dans ce dojo pendant six ans, puis le dojo s’est déplacé et a déménagé au Budo Center. C’est un endroit magnifique, dans un bâtiment qui a plus de 100 ans et qui était l’académie impériale. Une extension a été construite, qui est le Budo Center.

Il y avait là trois enseignants. Ils s’appelaient Sakane, Nomura et Hondoa et étaient tous les trois shihan. Je suis resté des années dans ce dojo, jusqu’à l’âge de 45 ans, après quoi j’ai commencé à enseigner dans mon propre dojo, à Kyoto aussi.

À l’âge de 56 ans – j’en ai maintenant 59 – j’ai commencé à pratiquer plus régulièrement à l’Aïkikaï à Tōkyō, pour continuer à progresser.
Il y a un centre d’Omotokio, dans lequel il y a un dojo, et il y a trois ans j’y ai rencontré un enseignant qui s’appelle Shirotani, lui aussi un élève direct du fondateur, qui a été uchi-deshi pendant un temps. À l’époque j’étais 4ème dan depuis un certain temps et après cette rencontre, Shirotani shihan a fait les démarches pour que je reçoive le 5ème dan.
En parallèle avec l’aïkidō, à 37 ans j’ai rencontré un enseignant à Kanazawa, qui s’appelait Hayakawa sensei – encore un élève direct du fondateur – avec qui j’ai travaillé six mois. À l’issue de cette période j’ai reçu la ceinture blanche, ce qui, dans le courant développé par cet enseignant, correspondait au grade le plus élevé. C’est ce matériau qui m’a entrainé à enseigner le « wado »  – aïkiwado – en même temps que l’aïkidō.

Faites-vous les deux encore aujourd’hui ?

Ces deux termes – aïkidō et wado – proviennent tous deux de Ōsenseï mais le wado n’a été transmis qu’à Hayakawa senseï. On peut voir le wado comme un style qui a été créé tout à la fin de l’histoire de l’aïkidō, quand, sur ses vieux jours, Ōsenseï a proposé une autre façon de faire les choses, comme une naissance.

Ce senseï était au Hombu Dojo, à Tōkyō ?
Oui, à Tōkyō. Hayakawa senseï a rencontré Ōsenseï pendant la Deuxième guerre mondiale, vers 1942-43. Il a pratiqué au Hombu Dojo une cérémonie, Kagami Biraki, pour le nouvel an, de ce moment jusqu’à l’année de la mort de Ōsenseï.
Ensuite, Hayakawa senseï a quitté Tōkyō et s’est installé à Kanazawa, où il a ouvert un cours de cette discipline qui s’appelle maintenant le wado. Il s’agissait d’un enseignement privé, qui n’était pas ouvert.

Pourquoi est-ce la seule personne qui a pris cela de Ōsensei ?

Vers la fin de sa vie, Ōsensei le lui a enseigné mais lui a demandé de le transmettre sous le nom de wado et de ne pas rester à Tōkyō pour le faire. Hayakawa senseï est donc allé à Kanazawa et l’a enseigné de manière un peu secrète, sur présentation. Il avait un entretien avec la personne qui sollicitait cet enseignement, pour savoir ce qu’il voulait, et l’acceptait ou non comme élève.

Est-ce que cela n’a pas été un problème de passer de l’aïkidō au wado ?

Il n’y a aucun problème pour passer de l’un à l’autre. La seule difficulté est que les formes deviennent moins faciles à lire. Elles sont moins claires géométriquement parlant, on voit moins les directions, les cercles, etc. Par contre, le style d’entrainement est complétement différent, l’accent n’est pas du tout mis sur les mêmes choses. Vous-même, vous connaissez l’aïkidō ? Vous êtes quel dan ?

J’espère que je connais l’aïkidō ! Si on me demande quel dan je suis, je réponds « Homo sapiens dan ».  Répondre « je suis tel dan », aujourd’hui, cela ne veut rien dire. Je suis entre 3e et 5e dan selon les fédérations. J’ai commencé en 1972.

Moi, cela ne fait que 38 ans que je pratique l’aïkidō !

Mais je suis plus vieux …

C’est facile à expliquer en quoi l’entrainement est différent. Au wado, on se serre la main. En aïkidō, à partir de cela, on fait un waza, une technique. Au wado, on fait cela.

Mais c’est aussi de l’aïkidō, cette forme.

Il y a là quelque chose qui est de l’ordre de la communication, et beaucoup moins de la géométrie. Il s’agit plus de savoir comment on apprend le dialogue.

En France, j’ai rencontré et travaillé avec maître Tamura, et il faisait beaucoup de choses comme cela. Il disait toujours qu’il ne faut jamais déranger le partenaire. Si on le dérange, c’est « action-réaction ».

Tamura sensei et Tanaka Bansen sensei, l’un de mes premiers enseignants, étaient de bons amis.
Cette sensation n’est pas la seule différence par rapport à la façon habituelle de pratiquer l’aïkidō. Dans l’entrainement d’aïkidō, on utilise beaucoup les formes, les directions, etc., le fait d’identifier les directions et l’écoulement des forces. En wado, on met l’accent beaucoup plus sur les mouvements du ki du partenaire et sur la façon dont on se met tous deux en phase avec cela, comment on fait pour préserver cette relation du début jusqu’à la fin, comment on vient « l’emballer », en quelque sorte. De ce fait, les histoires de forme, la façon dont le corps doit être placé, sous tels angles, etc., passe au second plan. On n’en parle pas beaucoup. C’est donc accessible à pratiquement tout le monde dans le sens où l’on n’a pas besoin de qualités athlétiques particulières. Par contre le travail sur le kokoro – le cœur – est très difficile. Cela réclame beaucoup de courage.

Pourquoi avez-vous continué l’aïkidō, alors que vous avez le wado ?

Quand j’ai commencé l’aïkidō, je trouvais que c’était difficile à comprendre. Les techniques sont complexes, d’une part, mais de plus lorsque je me posais la question de ce que je faisais, ce que l’on essaye de faire en aïkidō, je ne savais pas. Je n’ai pas cette attitude d’aller me bagarrer avec les gens, je n’ai pas vraiment cette idée que si quelqu’un vient me mettre la pression je dois préserver mon corps, etc.,  mais quand j’étais jeune, je trouvais très agréable de bouger beaucoup avec mon corps, j’aimais cela.

À 32 ans, j’avais un médecin qui était aussi quelqu’un comme un psychologue, un psychothérapeute. À un moment, il m’a dit que ce que je faisais n’était pas de l’aïkidō. Il m’a dit qu’il avait vu Ueshiba Morihei pratiquer, et que ce que je faisais était autre chose. J’ai donc eu un doute, j’ai beaucoup réfléchi et j’ai fini par constater que si je continuais mon style d’entrainement et ma façon de faire de l’aïkidō, cela ne me conduirait pas jusqu’à l’aïkidō de Ōsensei. Puis j’ai commencé à voir apparaître des façons de faire, et je me suis dit que cela pourrait m’y emmener. Il se trouve que c’est à ce moment-là que j’ai rencontré Hayakawa sensei et quand j’ai vu ce qu’il faisait dans ses cours, cela m’a frappé parce que c’était exactement l’idée que je me faisais de l’entrainement qui m’emmènerait vers l’aïkidō de Ōsensei. Hayakawa sensei le faisait sous le nom de wado, et j’ai donc continué avec ce nom.
Mais ces deux pratiques ont été créées par Ōsensei et si l’on vient chercher l’essence, d’un côté comme de l’autre, on se rend compte que c’est finalement la même chose. Mon intention est de ramener dans le monde de l’aïkidō cette façon de faire et cette connaissance qui s’appelle le wado. C’est pour cette raison que je l’appelle aïkiwado. Il se trouve que plus j’étudie la pensée de Ōsensei, et plus cela me paraît difficile, et j’ai envie d’en savoir de plus en plus. C’est pour cela que je continue.

Dans un texte écrit par Ōsensei, il dit en quelques phrases que l’aïkidō, c’est ceci, c’est cela, etc. C’est un texte très philosophique, très condensé, et j’aimerais bien comprendre ce qu’il veut dire par là. J’en fais un point de référence en me disant que si l’on travaille en aïkidō en oubliant ce qui est écrit ici, en oubliant de le poser comme référence, cela n’a pas de sens. C’est pour moi un phare et j’essaie de le comprendre en pratiquant l’aïkidō. Que ce soit l’aïkidō ou l’aïkiwado, c’est ce document qui me sert de cap. Même pour les Japonais, c’est un texte très difficile à comprendre et je considère que je suis encore loin de comprendre vraiment ce qui est écrit dedans. Je sens bien qu’il y a encore beaucoup de travail pour comprendre et m’approprier ce texte. Même si je fais de l’aïkidō depuis 38 ans, je me considère encore comme un débutant parce que je vois bien que la route est encore longue.

Je crois que c’est le problème avec la langue japonaise. Elle offre beaucoup plus de possibilités d’interprétation. Je me rappelle que c’est ce que disait maître Tamura.

À propos de la difficulté de comprendre les textes en japonais, l’enseignant chez qui je vais maintenant, Shirotani sensei, disait que lui aussi avait envie de comprendre ce texte, mais que pour cela, il faut comprendre la pensée de Morihei Ueshiba. Et pour comprendre la pensée de Morihei Ueshiba, il faut comprendre la pensée de la religion Omotokio. C’est pour cette raison que cet enseignant est entré dans cette démarche et a intégré cette secte – au Japon, ce n’est pas un gros mot. Cela montre à quel point cette petite feuille est difficile à comprendre et le travail que cela représente. Et ce n’est pas parce qu’un Japonais peut le lire directement qu’il va comprendre.

Qu’est-ce que vous avez eu comme clés, pour permettre à un débutant de commencer et continuer l’aïkidō ?

Il y a 32 ans, il y a eu ce tournant où je voulais comprendre. Au tout début, une première chose était que c’est un budo, mais où l’on n’est pas en train d’agresser son partenaire. Ensuite, c’est un bon entrainement physique, une activité qui fait du bien. Quand j’avais 20 ans, je ne pesais pas plus de 52 kilos et j’étais très maigre, je n’avais pas de forces. Physiquement, j’étais faible. Au fur et à mesure que je m’entrainais, je me suis renforcé – je suis peut-être allé un peu loin, je pèse maintenant 77 kilos – et le fait de constater que mon corps devenait de plus en plus présent était quelque chose de très satisfaisant et agréable. Cela augmente aussi la confiance en soi. Par contre, j’ai horreur d’aller donner des coups de poings à des gens. Au contraire, j’aime bien soigner des gens.

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