Régis Soavi dans un interview-témoignage

ITSUO TSUDA la découverte d’un enseignement atypique


Régis Soavi 2015

Bonjour Régis Soavi. Vous avez rencontré Me Itsuo Tsuda au début des années 70. Il était arrivé depuis peu en France pour faire connaître le Mouvement régénérateur et il pratiquait aussi l’Aïkido : ces deux arts sont ancrés dans la tradition japonaise. Avez-vous perçu la rencontre avec lui et ces arts comme un choc de cultures ?
J’ai rencontré Me Tsuda d’abord lors d’un stage puis j’ai commencé à pratiquer avec lui dans le courant de l’année 1973. J’avais déjà pratiqué le judo, pendant de nombreuses années puisque j’avais commencé à l’âge de douze ans, mais cette rencontre avec lui, c’était complètement différent. Ce que j’avais pratiqué, c’était un judo qui se disait japonais, donc on nous transmettait quand même une culture, on essayait de voir en direction de l’Orient. Mais quand j’ai rencontré Me Tsuda, ce choc provenait surtout de son aïkido. J’avais déjà pratiqué un peu l’aïkido mais il présentait quelque chose de très différent. Nous étions habitués à avoir des techniques, et c’est ce que j’ai découvert surtout dans les années 73 et 74, avec la Fédération, avec beaucoup d’experts. Nous étions habitués à des techniques et à un rapport de force, à un rapport de supériorité. Me Tsuda nous montrait une toute autre direction ; cette façon qu’il avait de ne pas être là, de faire des tai sabaki étonnants... Il n’était pas là ; on attaquait fort, mais il n’était pas là, il se déplaçait de façon très simple et en même temps c’était d’un certain point de vue extrêmement efficace. De plus, il parlait peu, il n’enseignait pas beaucoup en paroles mais surtout par la vision qu’il donnait de son corps. J’ai découvert par la suite que c’était justement très japonais cette façon d’enseigner, c’était à travers ses déplacements, à travers son propre mouvement que nous apprenions quelque chose. J’étais confronté à un autre type d’enseignement, quelque chose de radicalement différent par rapport aux enseignants que j’avais eus en France et je pourrais même dire en Europe. Itsuo Tsuda était un individu étonnant de ce point de vue.
Qui plus est, de temps en temps, quand il disait quelques mots, il nous parlait de choses que nous ignorions, par exemple le Mouvement régénérateur, Katsugen undo, c’est quelque chose qu’on ignorait complètement. Nous étions habitués à une toute autre mentalité, soit à un rapport de force, soit à un rapport avec des explications sur les choses, et Me Tsuda ne réagissait absolument pas comme cela. Donc, oui, il y avait un choc des cultures, mais c’était surtout parce que nous n’étions pas du tout prêts à cela. Oui, c’était très fort.

Comment Me Tsuda enseignait-il ?
Me Tsuda était un vrai libertaire, son enseignement était basé sur la liberté et la différence, c’est-à-dire qu’il ne voulait absolument pas avoir des petits Tsuda à la fin de sa vie, bien en ordre, qui répètent exactement ce qu’il avait enseigné. Tout son enseignement visait à permettre que chaque personne se développe dans la différence. Alors, bien sûr, sa technique était quand même précise mais il nous laissait travailler et découvrir avec ce principe de liberté, cela, c’était très important. En même temps, il y avait des moments où il était extrêmement rigide, presque dur ; ce n’était pas : je vous laisse tout faire, allez-y mes chers petits, non. Le seul fait que les séances commençaient le matin à 6h30 n’était pas évident pour les Occidentaux : on n’est pas habitués à se lever pour aller pratiquer des arts martiaux à 6h30, je dirais même qu’encore maintenant c’est assez rare. Chez Me Tsuda, c’était tous les matins, à 6h30, donc il y avait déjà une forte contrainte. De plus, il ne supportait pas qu’on arrive en retard ; d’ailleurs on fermait la porte à clé pour éviter que des gens en retard ne pénètrent dans le dojo pendant la pratique respiratoire ou des moments comme cela.
Il était très dur aussi contre les personnes qui avaient une certaine prétention ou qui se présentaient comme des aïkidokas. J’en ai subi moi-même les conséquences parce que j’étais aussi aïkidoka, très vite j’avais eu la ceinture noire par Me Nocquet et donc, au début, quand j’allais chez Me Tsuda, j’étais quand même un aïkidoka. Me Tsuda cassait nos prétentions et n’était pas facile à accepter. Il ne les cassait pas en nous matraquant ou quoi que ce soit, mais simplement avec des petits regards parfois amusés, ironiques ou autres ; je vous assure que... on ne savait plus où se mettre, je n’étais pas le seul dans cette situation, nous étions plusieurs ceintures noires dans ce cas... En même temps il avait un côté très généreux mais je me souviens que pour moi les premières années ont quand même été très dures. J’ai l’habitude de dire qu’il m’a fallu sept ans pour commencer à vraiment comprendre l’enseignement de Me Tsuda, sept ans pendant lesquels j’ai pratiqué bien sûr, mais quand j’ai commencé, j’avais vingt-deux ans... À vingt-deux ans on est plein d’enthousiasme, mais sept ans à subir des remarques... légères, très petites, ironiques, satiriques, oh non ce n’était pas facile. Bien des fois je suis parti du dojo de Me Tsuda en me disant : « Je ne reviendrai plus jamais, ce n’est pas possible, c’est insupportable, ce mec est insupportable »... et puis je revenais, évidemment, parce que cela aurait été plus insupportable de ne pas venir, il y avait une telle attraction, il aspirait les personnes, aussi bien dans la technique d’aïkido que par sa simple présence.

Me Tsuda récitait le Noh et il était aussi calligraphe. Cela faisait partie de sa recherche personnelle. D’après vous, pourquoi Itsuo Tsuda considérait-il comme important que ces arts soient présents au dojo ? Que cherchait-il à faire sentir à travers cela, notamment dans un contexte occidental ?
Justement, je pense qu’il voulait qu’on élargisse notre point de vue, que ce ne soit pas limité, du genre : le Katsugen undo, une espèce de méthode de santé, et l’aïkido, un art martial pas trop violent. Je pense qu’il voulait qu’on regarde un peu plus loin que ces choses. Le dojo devenait un point central par rapport à cela dans notre vie, en tous cas il l’a été dans la mienne. Le Noh par exemple, c’était quelque chose de complètement sidérant d’entendre quelqu’un qui récite du Noh comme ça après une séance de Katsugen undo pendant les stages, on n’est pas habitué à cela. D’ailleurs beaucoup de gens partaient, ils ne restaient pas pendant la récitation de Noh. Me Tsuda parlait du Noh comme …


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