Dans un l'entretien avec François Warlet.

J’ai passé plus de deux tiers de ma vie sur les tatamis.


François Warlet pendant l'entrevue, mars 2010.

Pourriez-vous nous parler de votre fédération et de l’aïkido que vous pratiquez ?

[Ma pratique de l’aïkido] remonte très loin. J’ai fêté mes 40 ans de pratique au mois de septembre de l’année passée. Au départ, j’étais plutôt un nageur de compétition, puis j’ai joué en division d’honneur de water-polo. Comme tous mes copains de l’époque ont commencé à courir les filles et à quitter le club où j’étais, je me suis retrouvé un peu seul à 21 ans. De la division d’honneur nous sommes descendus en troisième division, ce qui fait que je n’allais plus comme avant à l’entraînement avec le feu sacré : j’avais nagé sans interruption depuis l’âge de 6 ans jusqu’à 21 ans.
Un jour, en sortant de la piscine, j’ai vu des gens en kimono et hakama – je ne savais pas trop ce que c’était – et parmi eux j’ai reconnu un copain qui habitait la même commune que moi, et je lui ai donc demandé ce qu’il faisait. Il m’a dit que c’était de l’aïkido, et que c’était au deuxième étage de la piscine. Je lui ai demandé ce qu’était l’aïkido et il m’a répondu que le plus simple était de venir voir. Donc je suis monté au dojo, et depuis ce jour-là j’ai arrêté la natation – dont j’avais par-dessus la tête – et j’ai commencé l’aïkido.
J’ai pratiqué presque un an à la piscine de Verviers chez M. Biérin. Il était principalement professeur de judo. C’était souvent M. Leclerre, le président actuel de notre fédération, qui donnait les cours à l’époque car M. Biérin montait une fois par semaine à Bruxelles pour pratiquer chez M. Naessens. Après six ou huit mois, M. Leclerre m’a dit que plutôt que de donner des cours pour M. Biérin, il avait l’occasion de donner des cours à Herstal, où on venait d’ouvrir un tout nouveau dojo. Il nous a proposé de le suivre. Comme j’avais fait mes premiers pas avec lui, et que mon copain qui était son cousin le suivait, je l’ai suivi.
Je suis donc parti à Herstal, et pendant trente ans, j’ai fait les 20-25 km de chez moi au dojo. A l’époque c’était le mardi et le samedi matin. On a aussi commencé également à faire beaucoup de stages. C’était encore l’ACBA (Association Culturelle Belge d’Aïkido), avec les Flamands. L’AFA (Association Francophone d’Aïkido) a été créée plus tard, quand les lois sportives ont coupé le pays en deux.
Je me rappelle toujours du premier stage que nous avons fait avec Me Tamura, à Bruxelles. Il n’y avait qu’un stage par an, donc si on voulait en faire plus, il fallait se déplacer. C’est là que l’on a commencé, avec M. Leclerre, à voyager un petit peu à travers l’Europe. Nous avions soif de pratique !
Si ma mémoire est bonne, on a créé l’AFA en 1982. On ne voulait pas se scinder, mais légalement il fallait appartenir à une région linguistique. A partir de ce moment-là, comme on était très proche de l’Aïkikaï, on a commencé à inviter des senseis de l’Aïkikaï et on a toujours suivi cette ligne-là.
On a demandé à Me Tamura à avoir en Belgique quelqu’un de fixe, qui donnerait des cours pour nous faire progresser. Le premier qu’il nous a envoyé, c’était un jeune 3e dan de l’Aïkikaï, Suzuki San. Cela fait bien trente-cinq ans de cela… Il est resté chez nous trois ans. Pour nous, qui étions tout au début de l’aïkido, nous étions bien contents d’avoir une personne de cette qualité-là. Quand il est retourné au Japon, on s’est retrouvé un peu orphelins, et comme on avait goûté à la pratique, on était un peu « en manque ». On est allé alors voir Me Tamura pour lui demander de nous recommander quelqu’un d’autre. Me Tamura nous a parlé de Me Sugano qui se trouvait alors en Australie ; il a établi le contact entre lui et nous. Nous avons accueilli Me Sugano pendant huit ans durant lesquelles nous l’avons suivi avec M. Leclerre, très souvent. Il était basé à Bruxelles, mais il faisait la navette dans les dojos de Belgique – et à l’époque, c’était avec les Flamands, donc dans toute la Belgique.
Après huit ans – et je peux le comprendre – il a dû en avoir assez de voyager comme ça, et Me Yamada lui a proposé une place dans son dojo de l’Aïkikaï de New York. Mais nous sommes restés très bien avec lui et il vient trois fois par an donner des cours en Belgique.
Quand Me Sugano est parti, M. Leclerre et moi avons commencé à découvrir Christian Tissier. Nous avons été un peu éblouis par son charisme, sa technique et comme en plus, c’est un très bon pédagogue, on a été émerveillés. Ce qui fait que pendant des années, avec M. Leclerre, nous sommes allés à Vincennes pour suivre ses cours. Nous allions à Paris pour faire 4 heures d’aïkido. On a fait ça pendant quelques années. M. Leclerre et Christian Tissier ont sympathisé, sont devenus amis, ce qui fait que maintenant Christian vient régulièrement donner des stages en Belgique, principalement celui de Wégimont qui attire beaucoup de monde.

Quand avez-vous rencontré Christian Tissier ?

Je pense que cela doit remonter à une vingtaine d’années , c’est sûr. Une vingtaine d’années… Quinze ou vingt ans… Grâce à lui, on a eu de ses élèves qui sont venus donner des cours : M. Bernard Palmier qui donne des cours pour nos enseignants, nos ceintures noires. On a eu aussi ses jeunes élèves, Bruno Gonzalez ou Pascal Guillemin qui sont venus donner des cours d’armes.
Je n’aime pas parler de tendances, mais dans notre fédération il y a des gens qui sont restés plus proches de Sugano, d’autres de Tissier. C’est une question de choix. Cependant les gens qui vont aux stages de Sugano viennent aussi aux stages de Christian, et les gens qui viennent aux stages de Christian vont aussi aux stages de Sugano. Et au mois de mars ils viendront tout deux donner un stage à Bruxelles, ce qui est bien pour la réunion de tous les pratiquants belges.
Pour revenir à mon parcours… Je me souviens avoir passé ma ceinture jaune chez M. Biérin, et ma ceinture noire à Bruxelles devant Me Tamura. Ensuite il y eu une Commission des grades, et j’ai passé mes 2e, 3e, et 4e dan. Mon 6e dan Aïkikaï, je l’ai eu il y a 3-4 ans. Grâce à l’ancienneté et tout le travail que je fais à la fédération j’ai eu mon 7e dan fédéral l’année passée. Pour moi, le grade c’est très facultatif, c’est une reconnaissance, mais ça s’arrête à ca. Je me rappelle Me Tamura qui disait un jour : « La ceinture, ça sert à attacher son kimono », et je pense avec le recul qu’il avait bien raison. Je ne pensais pas comme ça à vingt ans, parce qu’à cet âge, on est un peu jeune et sot. C’est vrai que quand j’ai eu mon 1er dan, j’étais fier comme Artaban, mais avec l’âge, ce qui compte c’est le plaisir de la pratique et le plaisir de la rencontre. [Grâce à l’aïkido] je suis allé deux fois au Japon et je dois dire que l’aïkido m’a apporté beaucoup de bonheur dans ma vie. J’ai maintenant 65 ans et 40 ans de pratique : j’ai donc passé plus de deux tiers de ma vie sur les tatamis. J’ai fait d’excellentes rencontres, beaucoup de connaissances, et c’est toujours une joie quand on se rencontre à un stage et que l’on peut être ensemble. Je pense que dans l’aïkido, il n’y a pas que la pratique.

Me Tamura vient-il encore en Belgique ?

Non, didons… Pour nous, non... C’est-à-dire qu’à l’époque, il ne venait plus qu’une fois par an en Belgique, et comme M. Sugano était également là… Un jour, comme c’est moi qui m’occupais du calendrier, je lui ai demandé s’il voulait revenir, et il m’a fait comprendre qu’il aurait préféré que quelqu’un d’autre vienne. Donc par la force des choses, les contacts se sont estompés. Je l’ai revu il y a deux ou trois mois, c’était à Malines, pour les cinquante ans de Frans Jacobs. C’est un Flamand mais, et c’est unique chez nous, les francophones y sont allés en nombre. M. Frans Jacobs est le monsieur qui a crée l’aïkido en Flandres. Me Tamura est venu avec l’ambassadeur du Japon pour ce jubilé. A cette occasion il a parlé avec M. Leclerre, et je pense qu’il aimerait bien revenir chez nous. La porte est ouverte, il n’y a pas de problème.

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