Le point de vue d'editions n°20FR d'AJ - 1ère partie.

"Aïkido et religion" – Les liens historiques de l'aïkido avec Omotokyo sont incontestables.


André Cognard à Bourg Argental.

Les liens historiques de l'aïkido avec Omotokyo sont incontestables. La relation qu'a entretenue Ueshiba Morihei avec Deguchi Oanisaburo est à l'origine d'une mystique de l'aïkido dont les thématiques universalistes ont justifié des postures politiques invasives et agressives favorisées par un contexte historique que chacun connaît et qui a plongé le Japon dans un marasme aboutissant à une violence insensée que les noms Hiroshima et Nagasaki suffisent à résumer. Le temps de l'après-guerre apporta son lot d'idées pacifiques et avec elles, un courant de rénovation des arts martiaux dont l'aïkido fut probablement l'un des précurseurs.

    Ceci dit, les idées conquérantes et prosélytes de Omotokyo semblent avoir laissé dans l'aïkido moderne des séquelles qui sont probablement la cause de ses principaux travers, en particulier une volonté hégémonique.

    Quant à son aspect mystique, il est toujours présent, mais les thèses fascistes de Deguchi ne convenant plus à notre époque, elle n'a retenu que l'aspect mystérieux, surnaturel, le caractère légendaire du fondateur, et l'aïkido s'est mâtiné de parfums plus modernes, pour ne pas dire post modernes.

    Il a été introduit en Europe et en Amérique alors que le mouvement hippie battait son plein et impulsait dans notre société des idées nouvelles. On se relevait à peine de la deuxième guerre mondiale, la guerre du Vietnam faisait suite à celle d'Indochine, et les « faites l'amour pas la guerre » avaient une sonorité bien rassu­rante dont notre pratique et ses idées pacifistes récemment acquises bénéficièrent. Il est éton­nant de voir de quelle manière cet art réussit à séduire aussi les milieux politiques de gauche, malgré d'évidentes contradictions, en se démarquant des autres arts martiaux japonais encore suspectés d'exhaler des odeurs de fascisme. J'ai souvenir de pratiquants des années soixante dix qui maniaient conjointement les thèses de l'aïkido et celles du PCMLF. La vision idéalisée du paysan chinois que véhiculaient les superbes revues d'intoxication maoïstes large­ment distribuées dans nos lycées et sa proximité géographique avec le Japon, vue depuis la loin­taine Europe, ne pouvait suffire à expliquer cette compatibilité. Elle est en effet pour le moins surprenante si l'on s'intéresse de près aux thèses développées de part et d'autre, mais je crois qu'elle peut si ce n'est s'expliquer, tout au moins se comprendre par un amalgame composé des impasses lumineuses des chemins de Katmandou et des relents d'opium de la tradition chinoise, un potentiel de révolution et un idéalisme de l'homme à longue barbe qui unissait dans une même aura, d'Est en Ouest, le fondateur de l'aïkido, les mandarins de l'ancien empire, tous les gourous des ashram, les sages millénaires du moyen Orient et les autostoppeurs de l'Occident. La prochaine révolution était imminente et elle serait pacifique. Finie l'époque de la violence définitivement liée à nos pères, une ère nouvelle s'ouvrait à nous dans laquelle le Japon tenait de facto une place que son histoire ne pouvait expliquer, mais que le succès grandissant des arts martiaux et du bouddhisme ne fit que confirmer.

    L'expression être zen employée à toutes les sauces aujourd'hui montre bien que la mayonnaise de cette mystique populaire a prise alors que les barbes ont, quant à elles, pris des tours beaucoup plus inquiétants. La mode du syncrétisme appuyée par celle de l'œcuménisme et peut être plus encore l'ignorance justifient aussi bien l'usage du tofu que l'ouverture des shakras et la quête de soi a définitivement une odeur entêtante d'encens à la fleur de lotus parfois mêlée de cannabis. L'aïkido peut répon­dre à ce besoin de mystique sauvage et person­nelle dans un monde où l'égocentrisme est une valeur et quasiment le seul repère. Pourtant, l'aïkido lui-même est frappé d'un syncrétisme martial des plus douteux. En le pervertissant de iaido, de certains kenjutsu et autre jojutsu, des professeurs, dont seule l'incompétence en aïkiken et en aïkijo peut justifier une telle démarche, contribuent à mêler les dogmes propres à l'aïkido largement inspirés d'Omotokyo et d'un peu de shintoïsme à ceux du bouddhisme qui accompagnent assez généralement ces pratiques.
Depuis Takuan, hormis dans le cas de l'aïkiken, le sabre japonais ne se démarque guère du bouddhisme.

    Il existe peut-être un bémol à cette domination du bouddhisme. Dans ma prime adolescence, j'avais été frappé par la lecture d'un article de Tamura Sensei, publié dans la revue de l'ACFA, article dans lequel il se référait à Dieu, sans précaution particulière, sans définition précise, ce qui donnait à ce « dieu » un tour chrétien. Je crois qu'il s'agissait d'une parution de 1968. Je m'attendais alors à ce qu'un maître d'aïkido japonais me révéla une divinité ou tout au moins une sacralité propre au Japon. Je fus tout aussi surpris quand plus tard Kobayashi Sensei, citant O Sensei, faisait des références explicites à la Bible. Mais c'est en séjournant au temple d'Ayabe1 que je pris conscience de la manière dont l'aïkido avait été marqué au sceau du syncrétisme religieux. Des moines bien intentionnés me mirent en main des ouvrages relatant les efforts faits par Deguchi pour rassembler les prélats de toutes les religions du monde. A n'en point douter, son objectif était d'acquérir une légitimité en donnant à Omotokyo une position de rassembleur de toutes les thèses religieuses, ce qui démontrait l'universalité et donc l'authenticité des siennes. Et en matière d'universalité, le christianisme est un donneur de leçon qui trouve un écho certain au Japon, surtout depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et les séquelles qu'elle a laissées dans la société japonaise, en particulier un complexe culturel aigu vis-à-vis de nos sociétés décadentes.

    Cette rubrique a pour titre « Le point de vue d'André Cognard » et je me conformerai donc strictement à cette idée de point de vue. Mon intention n'est pas de répondre à la question : «l'aïkido dans son ensemble est-il historique­ment lié à une religion ? ». Je me con­ten­­terai de faire part de mon expérience avec Kobayashi Sen­sei et de donner ma position d'enseignant aujourd'hui, celle d'un homme ayant reçu une éducation laïque et s'étant ensuite extirpé de toutes les influences idéologiques auxquelles il fut soumis. Ma pratique m'a permis de me forger une éthique personnelle indépendante même des apports conséquents de mon Maître, précisément parce que je les ai intégrés de manière con­sciente, critique et dialectique. Les points sur lesquels je suis resté en parfait accord avec lui sont nombreux. mais probablement parce que nous étions de cultures radicalement différentes, j'ai pu prendre la distance nécessaire avec son discours pour séparer ce qui chez lui était l'essence même d'un art de vivre et les thèses relativement superficielles par lesquelles il décrivait celui-là. Quand je l'ai rencontré, j'étais un adolescent en pleine révolution intérieure, un anarchiste de la pensée au comble du paradoxe puisqu'en quête d'un maître.

    Fort heureusement, mon étude auprès de lui me permit rapidement de détecter dans la voie qu'il proposait une thématique fondée sur une morale esthétique puisant dans une éthique de l'individu. Ce n'était pourtant pas une mince contradiction chez lui que de se référer constamment à O Sensei, que de dénigrer pour ne pas dire honnir Omotokyo, que de faire des allusions susceptibles d'étayer son discours à un shintoïsme populaire quasiment naïf et des citations de la Bible relativement simplistes, « il faut donner pour recevoir », sans compter avec cette habitude d'interpréter le « verbe créateur » par le kototama. Tout cela pourrait laisser penser à un croyant hérétique alors qu'il était en fait anticonformiste, libertaire et qu'il avait élevé la catachrèse au niveau d'un art. Toutes ses références pseudo-religieuses ne servaient qu'à asseoir une thématique humaniste s'accordant aux idées de Ueshiba Sensei en les dépouillant de leur mystique. Sa désinvolture quant à ses sources et la manière prosaïque dont il les traitait participaient d'une posture d'homme libre qui illustrait son principal enseignement : «l'homme est avant tout individu et a donc le devoir de sa liberté». Ce qui était particulière­ment convaincant chez ce maître, ce n'était certes pas l'ingénuité du discours. mais le brio, le panache avec lequel il vivait, enseignait, se divertissait, aimait. Sa pratique était empreinte d'une rectitude parfaite associée à un geste raffiné et elle rejaillissait au quotidien dans tous ses actes.

    ­­Je pris intuitivement conscience de ce que cette posture d'artiste qui était la sienne permettait de penser librement, en tout cas de pen­ser autrement. Mon fond libertaire et ma com­passion naturelle pour mon prochain trouvaient en lui manière de cohabiter, alors qu'ils s'étaient jusque là affrontés en moi. Je commençai à concevoir que l'homme était bien fait pour s'ériger, tels les menhirs qu'il avait autrefois dressés en prenant conscience de son humanité et non pas pour être subsumé sous un dogme quel qu'il soit. J'avais depuis toujours la haine de ce qui nivelle les différences, j'avais conscience depuis la plus petite enfance de ce que toute autorité extérieure est abusive, j'avais un pouvoir de rébellion inépuisable et sa manière d'être me comblait, me rendait mon unité. J'avais toujours eu la conviction que l'homme devait être libre et lui m'a enseigné comment l'être. Il a traversé la vie comme une étoile filante. Il a laissé une trace lumineuse qui durera encore longtemps. En tant qu'appartenant à une cul­ture de la rationalité, de la causalité, je me suis fait un devoir de montrer, d'expliquer que cet­te brillante démonstration de l'art d'être homme peut s'inscrire dans une démarche conscientielle profonde qui pose comme pré requis la liberté absolue de l'individu. A moi de prouver que cette thématique n'est pas en con­tradi­ction avec la compassion de l'aïkidoka, à moi de démontrer que la sublimation de l'être n'est pas, bien au contraire, porteuse d'une conflictualité insoluble. A moi encore de soutenir qu'irréligieux ne signifie pas nécessairement profane, et que se dresser entre ciel et terre en fondant sa rectitude sur une morale esthétique. c'est construire une sacralité laïque. Je le compris quand je saisis que la manière qu'avait mon maître d'amalgamer, de mêler, de traiter avec légèreté toutes les religions servait à se les approprier, à en faire des outils pour ne pas s'y soumettre.

    En fait, Kobayashi Sensei répondait indirectement et néanmoins explicitement à la question de l'aïkido et de la religion. Son enseignement principal reposait sur ce qu'il disait être le vrai monde «jisekai» par opposition au monde apparaissant « arawareru sekai ». Je le cite : «  Le vrai monde est ce qui n'appa­raît ni ne disparaît. Tout ce qui apparaît disparaît. L'on pense que le vrai est dans ce qui est dur, la matière, ce qui est durable. Mais ce qu'il y a de plus dur autour de vous aura disparu dans quelques décennies ou quelques siècles. Seul le vrai monde ne disparaît pas. Il est composé de trois éléments : Ai inochi chie2 . »

    Il résumait ainsi une idée majeure que le bouddhisme et avant lui l'hindouisme ont largement expliquée. Il n'existe que la règle. J'y reviendrai en conclusion après avoir développé mon argumentation dont je peux dès à présent dire qu'elle tendra à démontrer que l'aïkido ne peut être qu'irréligieux. Il a en effet les vertus de ses principaux travers. Sa prétention à l'univer­salité l'oblige à définir une sacralité qui exprime son message humaniste dans une posture inter­culturelle. Toute religion est liée à une culture. Le principe même de l'aïkido est de reposer des bases qui permettent la création d'un espace conscientiel et conceptuel intégrant l'idée de conflit créateur, ce qui implique une attitude non dualiste. En ce sens il s'oppose aux préceptes, dogmes et interdits religieux de tout bord, écarte définitivement la notion de péché, plus encore, remet à l'individu le pouvoir sur soi et l'entière responsabilité de ses actes indépendamment de toute volonté supérieure. En outre, l'harmonie vers laquelle il tend doit permettre aux adeptes de toute religion de se retrouver dans son message fondamental et en ce sens, il doit dis­cer­ner en lui le profane et le sacré, mais aussi, le sacré qui relit à l'univers et le religieux qui relit à un ordre divin créé par l'homme et s'inscrivant dans une culture et son histoire. Il doit être fon­da­teur d'un sacré laïque. La religion prétend relier l'homme à Dieu, mais l'aïkido relie l'homme à lui-même en répondant à une question fondamentale qui fait naître des religions tant que l'on n'y répond pas, celle de l'identité. Il reprend la rythmique de base de l'univers, identité altérité comme point de départ de toute action ou pensée. Il dément une idée qui fonde les guerres, celle de l'identité propre, isolée, autonome. O

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