Le point de vue d'editions n° 24FR d'AJ

Nous publions ici la suite des réflesions d'André Cognard sur la place de la pratique des armes en aikido. La première partie est parue dans notre numéro de septembre 2007 (23F).

Aikidojournal Interview

Nous publions ici la suite des réflesions d'André Cognard sur la place de la pratique des armes en aikido. La première partie est parue dans notre numéro de septembre 2007 (23F).


 


Comme je l'ai déjà longuement expliqué dans d'autres écrits, c'est l'attaque qui définit la structure de base de cet espace et qui initie sa réalité physique et conscientielle, et c'est l'action de shite qui la limite. L'on voit que la pratique des armes introduit une triple dimension, ce qui n'est pas sans valeur symbolique. Lors d'un stage à Fribourg en Suisse, un dimanche après-midi, Kobayashi Sensei a répété de nombreuses fois en montrant les trois tsuki de base : «dans trois, il y a trois et dans trois, il y a encore trois». Je faisais uke et je traduisais, et je soupçonne certains d'avoir douté de ma traduction pourtant, il insistait simplement sur cet aspect. Trois tsuki sont fondés sur trois actions qui impliquent trois profondeurs différentes. Chaque tsuki est basé sur trois coups qui impliquent eux aussi trois profondeurs. Ce qui signifie que dans le premier trois, les trois tsuki, il y a encore trois, les trois profondeurs, mais cela est conditionné par la forme. Le choku tsuki est direct, et même s'il est spiralé, il se produit autour de l'axe longitudinal. Il crée donc un espace tronconique double s'exprimant très peu latéralement et verticalement. Le kaeshi tsuki est circulaire d'un côté de l'axe et produit une largeur propice à l'apparition d'un axe horizontal, transversal. Le furi komi tsuki est essentiellement vertical, même s'il est lui aussi spiralé autour du kensen et s'élargit par le déplacement d'esquive de shite. L'on voit donc que les espaces qui naissent avec l'action sont fortement déterminés par celle-ci et ont une prépondérance longitudinale transversale ou verticale. Dans trois, il y a donc encore trois. Ajoutons à cela que chacun des trois tsuki correspond à un temps particulier, et nous voyons apparaître la notion essentielle de timing, mot barbare pour exprimer à la fois un espace-temps dynamique et le yuji, le temps expérience, le temps action, merci Dogen ! C'est une règle fondamentale de l'aïkido de Kobayashi Sensei, le temps ne peut être isolé de l'espace et de la forme, et cette proposition vaut dans tous les sens entre ses trois indissociables. Je pourrais refaire l'explication avec l'aikiken et l'aikitaijutsu, mais je vais épargner le lecteur. Cette anecdote suisse suffit à prendre la mesure de l'intrication du point de vue technique et du symbolique. Elle permet aussi de comprendre l'importance de l'élaboration conceptuelle de cet aïkido. En effet, je dois continuer mon exposé en esquissant l'espace intermédiaire que j'ai qualifié d'esthésique. La maîtrise se situe bien dans la capacité de faire interagir ces espaces et ces temps. Les trois tsuki sont de facto des indicateurs de temps comme les trois niveaux ume take matsu de l'aikiken sont des indicateurs de formes, ce qui organise la pratique sans équivoque.


 


Notez ensuite que la logique qui organise intrinsèquement les kihon de ken comme ceux de jo est fondée sur la compétence de l'attaquant, qui progresse jusqu'à l'expertise. Ce rôle est de plus en plus difficile au fur et à mesure que l'on avance dans l'ordre des kihon. Pour moi qui fut kendoka et donc habitué à l'expertise implicite du moto dachi, cela ne m'étonne guère. C'est la manière normale d'étudier les arts de sabre. Mais ce qui me frappe, c'est que la progression consiste avant tout à acquérir une sensibilité qui permet de fractionner le temps dans l'infiniment petit sans en perdre la perception. Le premier principe décrit par Kobayashi Sensei est celui de la simultanéité de l'attaque et de la défense dans le furi komi. Il a lieu exactement en même temps que l'attaque, ce qui rend caduque le principe de causalité linéaire. Par commodité pour le lecteur, je vais utiliser le mot «défense», mais je le mettrais entre parenthèse car il aurait fait bondir Kobayashi Sensei qui disait toujours : «En aïkido, il n'y a aucune technique de défense. Défendre c'est forcément avoir déjà perdu. Les gens qui parlent de l'aïkido comme technique de self-défense n'ont rien compris». C'était une manière d'affirmer le premier principe qui est la simultanéité attaque défense qui nous engage sur la voie qui lui était si chère uke soku seme seme soku uke. Dans ses démonstrations de furi komi tsuki avec un ken, il montrait ensuite que cette simultanéité n'était pas le premier temps d'action, mais que l'on pouvait intuiter le temps de l'attaque et frapper juste avant celle-ci de telle manière qu'elle se produise quand même, l'attaquant venant se jeter sur le sabre de l'attaqué. Il se référait alors au propos de O Sensei : Masagatsu hagatsu katsu hayabi. Maître Nocquet y fait référence dans son livre sous-titré «Présence et message», pages 64, 66, 68 sur l'édition originale. La traduction qui en est faite est peut être discutable. Je crois qu'elle n'est pas fausse mais essentiellement métaphorique. Kobayashi Sensei la contestait, sans donner pour autant de traduction puisqu'il ne connaissait que quelques bribes de français. Mais il associait toujours katsu hayabi à un autre propos qu'il attribuait aussi à O Sensei : «Denko sekai no ijo.» que je m'aventure à traduire par : Au delà du monde de la lumière, entendez du monde visible. L'aïkiken est au-delà du visible.


 


Après quoi, il montrait que l'aspiration est nécessaire pour pouvoir toucher l'attaquant, comparant les mouvements de recul au moment précis où l'attaquant lance le sabre après avoir armé, ce qui conduit inévitablement celui-ci à modifier la longueur et le timing de son attaque avec des moments d'attente immobile pouvant aller jusqu'au moment ultime où le sabre va toucher. Dans les deux cas, les conditions requises pour pouvoir esquiver efficacement sont le silence de la conscience mentale et le silence du corps. Ces deux conditions indispensables pour effectuer une esquive valable l'étaient également pour continuer à percevoir la réalité et soi-même dans un tel contexte. Et ainsi, il disséquait le temps de l'attaque bien au-delà de l'imperceptible pour le commun des mortels. Mais pour moi qui étais en face, cet infiniment petit temporel était une réalité tangible. J'ai fini par en conclure que le développement des repères sensoriels est le moyen et le but des kihon. L'aspect esthésique et l'esthétique de l'aïkido sont magnifiés par l'aïkiken et l'aïkijo car les gestes y sont restreints, la linéarité l'emportant sur la spirale et les distances donnant une lisibilité que l'aïkitaijutsu n'atteint qu'exceptionnellement, si ce n'est au travers des chutes magnifiques dont Sensei raffolait et que certains peu avertis prenaient pour de l'esbroufe. Elles étaient à son aïkido ce qu'est la signature sur une œuvre picturale. Ce qui signifie à terme que le dépouillement que constitue la pratique des armes par rapport au taijutsu est une consécration de l'essentiel qui renforce l'aspect sémiologique, rendant ainsi le message plus facile à déchiffrer C'est aussi une manière d'affirmer un point essentiel, le message s'inscrit dans le silence autant que dans l'action, conscience et inconscient sont indissociables comme le sont geste et immobilité, parole et mutisme, ciel et terre pour reprendre l'exemple cher à O Sensei. Le geste n'est pas sacrifié sur l'autel de la supposée efficacité martiale dans un embrouillamini corporel (si vous ne comprenez pas ce que j'évoque, regardez ce qu'est devenue une compétition de judo). L'équilibre plein vide est respecté car l'obsession de la conscience mentale pour elle même est contrôlée. Ainsi donc, esthétique esthésique et éthique restent indissociables et fondent l'efficacité martiale par le sens, celui-ci se formant dans l'équilibre fondamental espace temps forme.


 


Je l'ai déjà longuement évoqué dans un article précédent mais je dois le redire ici. Le silence qu'impose la règle de l'efficacité véritable s'enracine dans cette loi immuable que Kobayashi Sensei évoquait au travers du concept Jisekai, le monde vrai par opposition à arawareru sekai, le monde apparaissant. Il disait fréquemment et surtout à propos de l'aïkiken : «celui qui gagne, c'est celui qui voit la réalité». Quelle est donc cette réalité ? Non pas celle d'un point de vue qui prime sur l'autre mais celle de tous les points de vue. Ce qui apparaît disparaît en même temps. Nous sommes apparaissant et disparaissant en même temps. C'est le vrai sens de uke soku seme. Et c'est cette concomitance entre apparition et disparition qui rend compte de l'existence du monde vrai. Le mushotoku n'était pas pour lui une forme d'exotisme snob. C'était une exigence de l'aïkiken et de l'aïkijo que l'on ne peut pénétrer sans cela. L'éthique non violente doit porter le geste, être sa substance. C'est rassurant de savoir que l'on ne trouve l'efficacité véritable que lorsque l'on a intégré la dimension éthique. Mais cela nous impose de comprendre que la non violence n'est pas une idéologie, mais un état de conscience que l'on obtient par la persévérance et l'abnégation. Il ne ratait pas une occasion de nous dire que nous n'avions jamais été aussi proches de notre mort. Cette insistance pour signifier la finitude de tout ce qui a commencé visait plusieurs niveaux de nos êtres. Il nous touchait émotionnellement en mettant des limites à nos projections, il nous touchait symboliquement en nous projetant hors de la toute puissance, il nous touchait intellectuellement en nous invitant à nous interroger sur la vie comme concept. Il nous nourrissait ainsi de cette racine sans laquelle toute pratique martiale n'est rien, « être toujours face à sa mort ». C'est là la condition pour accepter le partage du point de vue sur le monde, sur la réalité, c'est le seul moyen d'accès à la vérité, celui qui fait que nous n'avons plus d'ennemis. Et cela, il le puisait essentiellement dans son enseignement de l'aïkiken. Sa pratique, appliquée vraiment, impose à shite de retirer son sabre chaque fois q'uke risque d'être blessé. Cela n'a rien à voir avec les gestes vides, faits dans des distances où shite ne peut pas toucher, sans puissance, et même sans réel contrôle de la forme. Ce n'est pas non plus le contrôle à la limite du contact que pratiquent de nombreux arts martiaux traditionnels. C'est autre chose que je ne peux guère expliquer, mais que je peux montrer sans orgueil, car cela ne m'appartient pas mais lui appartient.


 


Il est plus simple de rejeter ce que l'on ne comprend comme ce à quoi l'on a plus accès, plutôt que de recommencer au premier pas. Dire que l'aïkido n'a pas d'armes, que l'aïkiken et l'aïkijo ne sont pas parties intégrantes de celui-ci, c'est non seulement le déni d'une évidence mais un aveu d'impuissance et d'ignorance. Je crois que Tamura Sensei qui est une référence pour un grand nombre d'entre nous, le dit très clairement dans l'interview qu'il a donnée au magazine Dragon. Ce n'est pas discutable. Lisez-y aussi ce qu'il dit de Kobayashi Hirokazu Sensei à ce propos ! Enfin, j'avais promis d'y revenir. Je parlais récemment avec un des derniers descendants de la famille Yagyu qui me disait : «Nous les Yagyu avons eu la puissance, la richesse et les honneurs. Il est donc normal que nous donnions en retour». Ce qui explique qu'ils ont créé un centre d'accueil pour les enfants handicapés près de la maison historique à Yagyu dont ils ont pris la charge. Et s'en suivit une discussion sur la compassion comme outil principal de l'art martial, l'amour comme véritable force du budoka. Alors les liens techniques profonds que je vois depuis des années entre les techniques du Yagyu shinkage ryu et l'aïkiken et l'aïkijo me sont apparus sous un autre jour. Ueshiba Morihei, notre fondateur n'aurait-il pas prêté l'oreille à de tels propos quand il étudiait dans cette école et la parenté ne serait-elle pas plus importante que celle reconnue par l'aïkikaï. Si vous avez des doutes, je n'en ai plus après avoir échangé ces propos et comparé brièvement quelques-uns de nos principes et les leurs, dans le dojo à Yagyu. Je pose la question à mon tour : pourquoi reconnaître ces apports-là pose problème à l'aïkikaï ? Dire que l'on a des antécédents contredit la thématique de la grande origine, Omoto ? Où bien, n'est-ce encore qu'une histoire de propriété ? Il n'est pas difficile de trouver des personnes pour soutenir cette thèse, entre ceux qui ne touchent jamais un ken et ceux qui dans l'aïkido font autre chose, selon laquelle l'aïkiken n'existe pas. Ce courant de pensée, si j'ose l'appeler ainsi, pourrait se développer, asinus asinum fricat, et conduire à la disparition de ce travail essentiel, indispensable, merveilleux, car il nous ouvre grand les portes de notre monde.


 


Et pour ceux qui pourraient encore prétendre que c'est Kobayashi Sensei qui a refait les liens ou imaginé cela, qu'ils se reportent donc à nouveau à l'interview de Tamura Sensei citée plus haut : «Il utilisait un boken de type Yagyu», et c'est de O Sensei dont le maître parle. Moi, je le sais depuis longtemps puisque Kobayashi Sensei m'a offert un boken de type Yagyu, voici bientôt trente ans, en me disant : «O Sensei n'utilisait que ce type de boken.» C'est pourquoi je n'utilise que ceux-là, pour que l'aïkido ne soit pas restreint à une fonction phasique ou indicielle, mais qu'il remplisse sa fonction langagière, porter la parole du cœur quand la conscience mentale n'en est pas capable.

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