Le point de vue d'editions n° 35FR d'AJ.

Tamura Senseï est mort


André Cognard à Bourg Argental – 2011.

La mort de Tamura Shihan a frappé de stupeur le milieu de l’aïkido, toutes tendances confondues. Il était incontestablement un pilier, une figure historique de notre discipline en Europe. Je l’ai rencontré une dizaine de fois tout au plus. Je l’ai donc peu connu et ne peux donc en aucun cas réclamer un quelconque héritage technique, didactique ou spirituel. Ce que je retiens de lui, c’est sa bonté naturelle, sa spontanéité et l’exemple de l’homme loyal. Mais, même si la disparition de ce maître me touche beaucoup, je ne peux être que l’être anonyme isolé dans un peuple qui déplore la perte d’un grand homme. Je pense à ceux qui furent ses proches, en particulier sa famille et ses disciples et je m’associe à leur peine.
Bien sûr, cette disparition me renvoie à celle de mon maître, et bien que chaque personne soit unique, en particulier dans sa mort, je crois le moment venu de dire ce que fut cette disparition de Kobayashi Hirokazu Sensei dans ma vie de disciple, non pas pour tirer la couverture à nous, ni faire un amalgame entre des situations qui sont et demeurent toujours différentes. Je veux seulement montrer comment dans la vie d’un homme sa mort est le moment le plus beau au sens où l’entend Kurosawa quand Barberousse dit à Yasumoto d’observer la mort de Rokusuku, au sens aussi où Rilke dit : « Donnez-moi ma mort à moi » au sens où le christ dit : « pardonnez-leurs car ils ne savent pas ce qu’ils font » se réappropriant sa mort pour pouvoir la donner à tous.
J’entends bien que le mot « beau » puisse choquer quand on le relie à un événement aussi proche, en particulier choquer l’entourage du défunt entièrement plongé dans la tristesse bien légitime de la perte de l’être aimé. Je ne veux en aucun cas dire qu’il y a là matière à se réjouir ni même que la leçon de vie que l’on peut en tirer atténue en quoi que ce soit ce sentiment.
La mort se produit dans divers paradigmes en même temps et en ce sens les réunit tous. Elle se produit dans la conscience des êtres en relation avec le défunt. Elle les affecte différemment selon le type de relation établie avec lui car une part de chacun de nous est dans l’autre, et le départ de celui-ci nous oblige à la réintégrer au moins en partie.
Elle se produit dans une temporalité connue en y mettant un terme, exprimant ainsi la finitude de tout être comme l’arrêt d’un temps. Il inscrit celui-ci dans une atemporalité et réduit à néant l’espace de son corps. Ce corps qui est un des principaux dépositaires de l’identité ne remplit plus sa fonction et celle-ci doit être assurée par la mémoire des vivants. Elle produit dans la conscience cellulaire des êtres liés biologiquement au défunt les séparations qui n’ont pas eu lieu de son vivant.  Elle modifie donc les frontières identitaires de ceux-ci. Elle met tous les témoins devant leur propre finitude et enraye les logiques de toute puissance quand il y en a. Elle fait exister celui qui part dans sa dimension primordiale, comme être spirituel avant tout. Elle exacerbe les affects de ceux qui restent en les obligeant à reprendre ceux-ci en eux. Elle crée une mémoire des émotions, imposant une relation à  un soi émotionnel privé de projections car privé de projets dans cette relation. Elle déclenche des angoisses morbides qui peuvent expliquer des comportements dont le mythe du successeur n’est pas des moindres.
Pour éclairer mon propos, je vais comme je l’ai dit en préambule me servir de mon expérience liée au décès de mon maître.

Tout d’abord, Kobayashi Sensei savait qu’il allait mourir et m’avait préparé à cette mort. Il m’en avait parlé à de nombreuses reprises, m’avait amené à me question …

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