Le point de vue d'editions n°44FR d'AJ

Surtout, ne changeons pas !


André Cognard à Bourg Argental – 2011.

Le « do » qui entre dans la composition du nom de presque tous les arts martiaux japonais signifie comme chacun sait « voie ». Qu’est-ce donc qu’une voie ? Quels seraient les critères qui permettraient de la définir ? Qu’est-ce qui la différencierait d’une pratique sportive, d’un loisir, d’un jeu ? Ces questions peuvent paraître bien banales dans le cadre qui est le nôtre et pourtant, j’observe qu’elles ne sont souvent pas posées réellement et qu’un grand nombre de pratiquants agit comme si la voie ne différait en rien d’une autre activité.

De quoi la voie est-elle faite ?
D’une pratique, d’une éthique, d’une autodiscipline, de rituels, de symboles, d’étiquette, d’un don de soi et de la conscience de tout cela.
J’ai souvent écrit dans ces colonnes à propos de l’éthique mais je vais répéter les points qui me paraissent en constituer l’épine dorsale : respect de tout autre, rectitude morale, devoir de secours à qui en a besoin, compassion.
Cette liste pourrait être allongée car chacune de ces obligations que le pratiquant se donne peut être déclinée. Ce qui peut résumer cette éthique tient néanmoins dans deux phrases : mettre des limites à soi-même ; faire passer l’autre avant soi. Chacune des deux propositions est la condition de l’autre.
La discipline du budo ne peut être qu’une autodiscipline. Un dojo est un lieu où se réunissent pour pratiquer généralement des adultes, et même si la règle doit être enseignée, elle ne peut être imposée. Le respect dû à tous implique que chacun soit libre et que chacun en tant que sujet puisse choisir de s’astreindre à une discipline. Mettre soi-même des limites à soi-même pour construire une identité positive, c’est-à-dire émanant de sa conscience autocentrée et non pas d’interdictions ou de contraintes imposées par les autres : il s’agit bien là du seul exercice réel de sa liberté qui consiste à définir son « comment être » et qui s’accompagne obligatoirement de l’interdiction que l’on se fait à soi-même d’aliéner qui que ce soit. Bien sûr, ces limites concernent avant tout les actes et constituent de fait la structure d’une éthique. Savoir ce qu’est l’éthique n’est pas suffisant. Il faut la faire sienne et pour cela, l’étiquette constitue un excellent outil d’observation des relations, en particulier de ses propres pulsions et un révélateur efficace de l’inconscient. Cela étant, il est difficile de commencer ce travail d’observation de soi sans avoir intégré une discipline personnelle. La voie commence à la discipline et le choix fondamental est de bien pratiquer ou de ne pas pratiquer car si l’on retire la discipline de la voie, il ne reste rien. Si celle-ci est intégrée, l’étiquette devient une nécessité et le rituel un besoin. Les relations ne peuvent plus rester sous l’emprise des habitudes familiales ou claniques. Elles sont déplacées vers un cadre de référence intégrant l’autre comme un réel et non comme le prolongement du fantasme infantile de la mère. Il est d’ailleurs intéressant de noter que nombre de pratiquants n’ont de cesse qu’ils n’aient ramené les relations au mode familier, c’est-à-dire celui qui s’exprime dans un cadre sécurisé identitairement, un cadre permettant le statu quo intérieur. Le premier choix est fait : « surtout ne changeons pas » qui constitue en l’occurrence pour l’abolitionniste de toute hiérarchie la première et l’ultime occasion d’exercer sa liberté.

Il n’est guère possible d’exercer sa liberté sans faire de choix, et choisir, c’est toujours laisser q …

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