Guerrier pacifique, oxymoron ou dialectique du conflit


André Cognard - shugyoshu - à Bourg Argental – 2011.

L’aïkido n’en est pas à une contradiction près. Se définir comme un art martial pacifique, cela revient à entrer de plein pied dans un espace philosophique pour le moins complexe. C’est bousculer ce que la raison voudrait a priori, la guerre d’un côté, la paix de l’autre, comme deux irréconciliables.

L’aïkido se donne à voir d’emblée dans une dimension universelle. Son fondateur, Ueshiba Morihei, le définit ainsi : « Celui qui m’attaque attaque l’univers au centre duquel je suis assis ». Il nous convie ainsi à penser l’aïkido dans un paradigme qui dépasse largement le cadre de l’opposition puisque cette référence à une totalité universelle ne permet pas d’exclure l’attaquant, l’attaque, ses motivations et ses moyens d’actions. L’attaque relève elle-même de ce qu’elle attaque. Ainsi sont mis en évidence deux cadres de références, celui dans lequel l’attaque s’adresse à un sujet qu’elle conçoit comme séparé du tout, et celui dans lequel attaque et attaqué appartiennent à un même ensemble, s’appartiennent réciproquement.

L’on peut dès lors comprendre que l’agresseur et l’aïkidoka ont des points de vue différents. L’aïkidoka n’est séparé de rien, l’agresseur sépare sa représentation de soi de ce qu’il attaque en l’autre. Et il l’attaque précisément pour en faire son objet, c’est-à-dire le réintégrer. En tant qu’aïkidoka, l’attaqué ne peut placer l’attaquant hors de l’unité universelle, celle dans laquelle l’un et l’autre sont également sujets participant à l’action universelle. Ainsi tombe tout jugement moral sur l’agresseur. Chacun, agresseur et agressé, joue son rôle dans la représentation que le monde donne de soi. Quel est donc le sens de cette agression ?

Toute violence naît d’un déni d’identité, que celui-ci soit explicite ou implicite. Dans la profondeur de l’identité, il n’existe aucune séparation entre conscient et inconscient. L’identité est par définition ce qui relie l’être à lui-même. Identique à soi ! Quel est ce soi-là ?

L’aïkido pose la problématique relationnelle au travers du conflit dans un champ universel alors que ledit conflit s’exprime naturellement dans le cadre humain. Ainsi nous sommes invités à saisir que tout conflit déclaré a pour objet de réparer une faille identitaire chez les protagonistes et ainsi, empêcher le morcellement de la totalité. Tout conflit vient démontrer l’existence d’une fracture du tissu universel et se produit pour la réparer. Cette fracture exportée dans les sujets en conflit les lie et en fait des partenaires dans le processus de réparation. Ils ne se combattent que parce qu’ils prétendent rester dans leur dimension particulière alors qu’ils sont appelés à pénétrer dans leur dimension universelle. Tout combat, toute guerre est un appel, peut être une injonction à investir la dimension spirituelle.

Ainsi, s’il est attaqué, l’aïkidoka se demande : « qu’est-ce qui nous fait nous combattre ? » et sa réponse à l’attaque est toujours une proposition de collaboration avec l’attaquant contre ce qui les oppose. Il traite l’attaque comme une demande d’aide, se situant ainsi dans le cadre de référence le plus vaste : toute violence vient réparer un lien qui est défaillant.
Quand il n’y a plus le lien fondamental de reconnaissance réciproque, quand l’un ne voit plus le sujet en l’autre, la violence vient rétablir la relation.
La non-violence de l’aïkido n’est pas une non-violence passive. Pour être compassionnel et indulgent, pour faire montre de générosité dans le conflit, il faut être fort.
Cette force s’obtient en combattant la contradiction en soi. Notre conscience est hantée par les fantômes transgénérationnels, par les avatars des consciences ancestrales. La force, c’est l’unité car elle seule permet de disposer pleinement de soi, corps, émotions, esprit.

La première étape est la prise de conscience de la division. La seconde est l’accès  à la perception des unités conscientielles. La troisième est la mise en vibration de la racine spirituelle avec le présent. Source de toute les harmonies, de toutes les beautés, cette vibration conjointe de la profondeur extrême et de l’ici et maintenant autorise l’unité autour de l’axe qu’elle crée.  Ainsi l’être existe sans avoir besoin de se diviser.

Il est donc essentiel pour l’aïkidoka de disposer de sa conscience, de ses émotions et de son corps. La pratique a cet objectif de restituer à chacun ce qui est exclusivement soi, d’évacuer tout ce qui est autre que soi en soi. En effet, c’est la présence d’une altérité inconnue mais pas « imperçue », qui met la conscience en tension défensive. Ainsi, il existe un « impensé », la présence d’une altérité informe qui crée un impensable, lequel est projeté dans le corps sous forme de tensions physiques. Celles-ci inhibent la psychomotricité car elle-même inhibe la représentation de l’action. Cet interdit psychomoteur limite le champ d’action et de création de l’individu en lui interdisant d’explorer les secrets, les non-dits, la part encryptée de son histoire collective. Ce nettoyage du corps, Osensei l’a nommé misogi. Bien sûr, le misogi, quelle que soit la pratique d’aïki, s’adresse toujours à tous les niveaux de conscience, de l’esprit jusqu’au squelette, mais il n’est pas faux de dire que le shinkokyu, le Ame no tori fune et le furi tama sont misogi de la conscience, l’aïkitaïjutsu est misogi du corps. Osensei disait de l’aïkiken « misogi no ken » et de l’aïkijo « misogi no jo ».

Kobayashi sensei faisait à ce propos le commentaire suivant : « L’aïkiken est la pratique qui nous permet de « parler avec les kami », en en soulignant ainsi la dimension essentiellement spirituelle.
Il disait aussi : « L’aïkijo nous parle de notre relation avec la terre », entendez là celle dont nous sommes issus et donc, outre les consciences naturelles et le tissu biologique et génétique, les consciences parentales et ancestrales. « L’aïkitaïjutsu nous autorise


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