PROPOS SUR LA PRATIQUE

L’Aïkido se pratique physiquement, intellectuellement et émotionnellement.


Daniel Leclerc 60 ans …

Qui n’a pas entendu dire que la technique n’est qu’un moyen, pas une fin. Elle reste, néanmoins et avant tout, l’outil qui nous ouvrira les portes de l’aïki. Dès lors, il y a lieu de se demander : « mais puisque la technique n’est pas une fin, quelle est donc la fin de la technique ? »
L’aïkido est principalement une pratique corporelle. C’est à travers le corps qu’O Sensei nous propose de trouver l’harmonie en nous et avec le monde. C’est l’instrument avec lequel nous étudierons le mouvement et entrerons en relation avec l’autre pour finalement percevoir que ce mouvement est celui de l’Univers lui-même et qu’il faut nous mouvoir en accord avec ses Lois, physiquement et mentalement.
Dans un précédent article, j’écrivais que l’aïkido se pratiquait physiquement, intellectuellement et émotionnellement. J’aimerais aujourd’hui expliquer ce que j’entends par là.
Dans un premier temps, entre ces 3 aspects de la pratique qui, naturellement, forment un tout. Une pratique seulement physique, ou seulement intellectuelle ou encore seulement émotionnelle générera un déséquilibre qui limitera le pratiquant dans sa progression et engendrera un hyper technicien insensible, un intellectuel pas doué ou un saint béat. En revanche, au cours de notre parcours martial, nous sommes amenés à pratiquer plus sur un aspect que sur les autres ou, pour être plus précis, à nous investir plus, à un moment donné, dans l’un des trois.

    La pratique physique

Elle est la plus essentielle, la plus concrète, la plus évidente, ce qui ne veut pas dire la mieux comprise car elle est basée sur l’étude des mouvements à la fois de Tori et d’Uke.
L’une des premières motivations du pratiquant devrait donc être celle d’acquérir ces mouvements dans son corps. Pour ce faire, ce dernier n’a besoin que d’une seule chose : répéter. C’est en répétant et en répétant les mouvements qu’il apprend comment bouger en accord avec les principes sur lesquels a été fondée sa discipline. C’est seulement lorsqu’il pourra bouger selon ces principes, sans y penser, qu’il commencera à pratiquer Aikido, un peu comme le pianiste qui doit oublier ses doigts pour « interpréter » La Musique. Cependant, oublier ne veut pas dire qu’il n’a plus besoin de la technique mais, plutôt, que ses doigts ont acquis la capacité de bouger naturellement, sans qu’il doive y réfléchir. C’est alors que sa pratique pourra entrer dans une autre dimension, celle qui lui permettra d’oublier son corps, d’oublier la technique. Tant que ses doigts ou sa technique poseront problème, il ne pourra prétendre jouer de la musique ou pratiquer l’aïkido.
Évidemment, il peut paraître insensé de prétendre que l’étude technique puisse être oubliée. Effectivement, elle ne l’est jamais réellement et c’est la raison pour laquelle même les plus grands virtuoses répètent régulièrement leurs exercices de base. Il en va de même pour un pratiquant d’Aikido : il ne doit jamais arrêter de pratiquer, de répéter, aussi bien Tori que Uke (la main gauche et la main droite). L’âge ne facilite pas la tâche, notamment pour la partie Uke. Mais à ce niveau également, l’acquisition physique des principes, c’est-à-dire ce que j’appellerais : « la compréhension ou l’intelligence du corps », devrait permettre au pratiquant moins jeune de prolonger sa pratique d’Uke jusqu’à un âge avancé. « L’intelligence du corps » est cet instinct que développe le corps par la pratique ou, plus exactement, par la répétition, et qui lui permet de réagir avant même que le cerveau ait eu le temps de raisonner sur la situation. Les exemples de pratiquants qui sont sortis indemnes d’un choc frontal à moto grâce à l’ukemi ne manquent pas et chacun d’eux pourra témoigner qu’ils n’avaient même pas eu le temps d’y penser que leur corps avait déjà réagi, instinctivement.
S’il veut pouvoir continuer à pratiquer longtemps, le pratiquant doit, à un moment ou à un autre, s’interroger sur le mouvement qu’il exécute, sa raison d’être, son but, son sens. En effet, la répétition mécanique d’un geste ne saurait, à elle seule, garantir que le corps sera bien éduqué et « que les doigts se déplaceront sur le clavier d’eux-mêmes ». À cela, plusieurs raisons :
    1) Le modèle du mouvement que doit reproduire le pratiquant doit être irréprochable. En général, ce rôle est dévolu à l’enseignant et c’est d’ailleurs sa fonction principale. Mais comment apprendre à bien écrire si le modèle des lettres n’est pas correct ? Il s’agit d’une lourde responsabilité et chacun devrait y réfléchir à deux fois avant de se décider à enseigner. En effet, si le pratiquant reproduit un mouvement incorrect, qui se trompe ?
Il est donc indispensable de respecter la partition avant de vouloir interpréter un mouvement, dans les deux sens du terme. Les enseignants ne devraient pas oublier qu’ils doivent avant tout, et indépendamment de leur propre interprétation, enseigner le solfège de l’aïkido. Lorsqu’on écoute Furtwängler ou Toscanini diriger la 9e symphonie, on a l’impression d’entendre deux morceaux complètement différents, mais ils respectent tous les deux scrupuleusement la partition écrite par Beethoven.
Cette responsabilité est d’autant plus grande envers les enfants qui ont encore intacte cette capacité de « voler » le mouvement et de le reproduire facilement.
On pourrait également dire que, pour un aikidoka, l’étude des mouvements (des techniques) est similaire à l’étude des notes pour un musicien ou des pas pour un danseur.
Certes, on peut devenir musicien sans étudier le solfège. C’est surtout vrai pour les enfants parce que leur intuition (du lat. intuitio : image reflétée par un miroir – Gd Robert : « forme de connaissance, directe et immédiate, qui ne recourt pas au raisonnement ») n’a pas encore été émoussée par le dualisme de la matière et de l’esprit.

    2) Si effectivement l’être humain a la capacité innée de reproduire un geste par imitation (selon la théorie des neurones miroirs), il y a lieu de s’interroger pourquoi on ne pratique pas tous l’aïkido d’O’Sensei. Si l’on postule que la théorie scientifique est valable, quelque chose dans notre modèle social, culturel et éducatif semble atrophier cette capacité avec le temps et, s’il est vrai que les enfants l’utilisent intuitivement, peu d’adultes semblent l’avoir conservée. De ce fait et même en supposant que le modèle soit parfait, rien ne garantit que l’élève aura la capacité de le voir et de le reproduire correctement. Ainsi, les gestes qu’il exécutera par imitation au début de sa pratique ne ressembleront pas à celui du modèle, c’est-à-dire que son corps apprendra probablement dès le départ des mouvements incorrects.
Il s’agit presque d’une fatalité ou d’une épreuve, d’un paradoxe. Notre incertitude sur notre capacité de percevoir un mouvement et de le reproduire fidèlement, alliée à notre manque de compétences pour évaluer si le modèle que nous avons sous les yeux est correct – dans le sens qu’il sonne juste–, nous donnent la quasi-certitude que nous passerons les premières années de notre pratique à enseigner à notre corps des mouvements incorrects. Et la cerise sur le gâteau, si j’ose dire, est que nous passerons le reste de notre vie de pratique, pourvu qu’elle soit sérieuse et assidue, à corriger les erreurs et à « réapprendre à marcher ».

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