PROPOS SUR LA PRATIQUE 2ème part.

L’Aïkido se pratique physiquement, intellectuellement et émotionnellement.


Daniel Leclerc 60 ans …

    La pratique émotionelle     

En guise d’introduction, je voudrais préciser qu’il ne sera pas question ici de répertorier et d’analyser l’ensemble des émotions que chacun de nous ressentira subjectivement par le simple fait qu’il s’agit d’une discipline corporelle. En effet, ce type de pratique passe nécessairement par le contact physique et chacun a son propre mode de réagir à une prise/saisie/agression, même simulée et codifiée. Ce contact physique pourra provoquer, notamment chez les débutants, un éventail d’émotions qui se manifesteront par des réactions physiologiques involontaires, type : accélération des battements du cœur, clignements involontaires des yeux, rires nerveux, fortes tensions musculaires, sudation excessive démontrant que le pratiquant est immédiatement plongé dans la pratique émotionnelle dès son premier cours. Ce contact le conduira, consciemment ou non, à entrer en relation avec l’autre. Aidé de la pratique physique, qui lui permettra d’y répondre techniquement, et de la pratique intellectuelle, qui lui a en fait comprendre le comment et le pourquoi, il sera plus à même de gérer ces réactions émotionnelles pour qu’elles ne perturbent ni son mouvement, ni son adversaire/partenaire.
Cependant, celles-ci sont communes à toutes les pratiques corporelles qui passent par le contact physique, de la danse de salon au football, et elles seront toujours différentes de celles que ressentira un pratiquant de Zen en prenant sa posture de méditation.
Pourtant, la pratique martiale possède en plus des autres un moyen spécifique de nous faire entrer dans nos peurs et d’y entrer par la Grande Porte puisqu’elle propose, par son système d’entraînement, de « tutoyer » la peur ultime : la peur de la mort. Bien sûr, pour l’affronter, le guerrier devra combattre réellement pour sa vie et il n’est d’ailleurs pas nécessaire de pratiquer les arts martiaux pour en faire l’expérience. Cependant la particularité de la pratique martiale est de proposer une situation pour étudier, comprendre et contrôler cette peur. Ou, pour être plus précis, pour nous familiariser avec elle sans devoir nécessairement risquer sa vie. Mais si l’on peut dire objectivement que tous les pratiquants ressentiront cette peur à un moment ou à un autre de leur parcours, on ne peut pas en déduire qu’elle se manifestera de la même façon pour chacun d’eux.
Comme je le dis souvent dans mes stages, l’homme n’est psychologiquement pas programmé pour entrer volontairement dans une attaque. Au contraire, sa programmation génétique l’invite à fuir. La pratique martiale est donc une alternative à cet instinct de survie puisqu’elle enseigne qu’il est souvent meilleur d’affronter un problème que de chercher à l’éviter.
Cette pratique consiste donc à entrer progressivement et volontairement dans la situation émotionnelle que le pratiquant pourrait éprouver s’il était réellement en train de combattre pour sa vie. Tout pratiquant a vécu ou vivra virtuellement cette expérience, que ce soit au cours d’une compétition, à l’occasion d’un passage de grade, ou encore en faisant uke pour un Sensei.
Cette approche est progressive parce qu’elle dépend de notre capacité d’absorber l’attaque au point que tori ait peur pour lui-même et uke peur de toucher tori. Il n’est d’ailleurs pas rare de voir uke interrompre son attaque avec la certitude qu’il aurait touché tori. Beaucoup hésitent à entrer dans cet espace/temps et je dirais qu’ils ont raison d’écouter leur instinct de survie parce qu’il les avertit qu’ils ne sont pas encore prêts.
Il existe, en ken, un exercice de coupe à deux où, pendant que shitachi perfectionne ses trajectoires, uchidachi développe sa capacité de recevoir (ukeru) la coupe de shitachi sur son bokken. Cet exercice, d’une valeur éducative éprouvée, immerge immédiatement les deux pratiquants dans l’émotionnel et, peut-être uchi encore plus que shi parce que c’est lui qui « reçoit le coup » alors que son instinct de survie lui commande de l’éviter.
Un autre est kiri-otoshi (chokusen irimi, en Aïkido) puisque la technique ne s’applique que si shitachi laisse uchidachi entrer le plus profondément dans son attaque, jusqu’à lui faire croire qu’il le touchera.
Dans son livre « Aïkido », Tamura Sensei l’exprime en ces termes :
« Plus important est d’oublier son corps, d’entrer et de percer en pensant être percé, d’entrer directement sans la moindre hésitation.
Vous pressez aïte de votre puissance mentale, jusqu’à ce qu’il soit contraint d’attaquer ; utilisant, prenant son attaque, vous entrez ! »
Mais je connais beaucoup de pratiquants qui se mettent en danger sans même s’en rendre compte. C’est simplement la preuve qu’ils n’ont pas encore assez étudié puisqu’ils ne réalisent pas la situation.
C’est seulement lorsqu’il aura développé une bonne pratique physique et intellectuelle que le pratiquant sera en mesure d’entreprendre un réel et objectif travail sur ce troisième aspect. En effet, la seule compréhension intellectuelle de la situation ne lui procure pas les moyens physico-techniques de l’affronter. Ceci ne veut pas dire qu’il n’éprouvera aucune émotion, bien au contraire et bien trop, au point qu’elles le submergeront et l’empêcheront de faire, d’être aïki. Ou bien, s’il dispose des moyens physico-techniques – et notamment d’un bon potentiel physique -, sans une compréhension suffisante, il risquera de blesser son Uke, ce qui l’empêchera de faire, d’être aïki.
Je dois reconnaître que le travail des armes, peut-être en raison du danger qu’elles représentent dans l’imaginaire populaire, est un excellent moyen pour entrer dans cet aspect de la pratique. Ce qui ne veut pas dire que l’Aïkido n’en est pas un, bien au contraire. Mais je me souviens de quelques séances de kata de jo ou de ken avec des amis qui me veulent du bien où il ne fallait pas « se rater », comme on dit ! Et je ne me souviens pas moins de mes débuts en Aïkido quand je faisais Uke pour Tamura et Chiba Sensei : ils m’ont donné l’occasion d’expérimenter une variété impressionnante d’émotions.
Je voudrais donc, encore une fois, préciser que le pratiquant ne pourra étudier – à ne pas confondre avec éprouver – réellement l’aspect émotionnel de la pratique qu’après avoir acquis « l’intelligence du corps ». Ou tout du moins comprendra-t-il, à l’occasion des « expériences émotionnelles » qu’il ne manquera pas de vivre tout au long de son parcours martial, qu’il a besoin de cette intelligence s’il veut ne pas être la victime des manifestations physiologiques involontaires qu’elles provoqueront.
Pour prendre un parallèle, l’étude de cet aspect de la pratique serait un peu comme se mettre au volant d’une Ferrari quand on maîtrise tous les paramètres du pilotage. À quoi servirait-elle à quelqu’un qui n’a aucune idée du double pédalage ou du talon-pointe. Le parallèle est intéressant parce qu’effectivement l’art martial met de suite une Ferrari à la disposition du pratiquant, et beaucoup l’utilisent d’ailleurs comme s’ils conduisaient une 2CV ou un 4x4, même après des années de conduite.
Le travail qui consiste donc à se placer volontairement en situation de danger, c’est-à-dire cette capacité de rester « immobile et impassible » jusqu’au point de non-retour de l’attaque d’uke, nous fait entrer dans une nouvelle dimension et mesurer à quel point les deux autres aspects de la pratique sont aussi indispensables qu’inutiles. Ou, pour reprendre les paroles d’OSensei : « Je ne vous enseigne pas comment déplacer vos pieds mais comment bouger votre esprit ! ». Il est cependant indéniable qu’on le comprend mieux quand on sait comment bouger ses pieds !…

Parvenu au stade où sa pratique physique, intellectuelle et émotionnelle est devenue « un tout » harmonieusement développé

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