Illusionniste ou démystificateur ?

Daniel Leclerc
Daniel Leclerc

Durant la période estivale, où “il farniente” est la chose la plus importante à faire, le hasard m’a régalé un film que d’ordinaire je n’aurais pas pensé à voir. Il s’intitule : “Magic in the Moonlight”, écrit et dirigé par Woody Allen. Très succinctement, le film relate la rencontre (qui finira, évidemment, par une belle histoire d’amour) entre un fameux illusionniste/prestidigitateur et une sensitive/médium. Il est fait appel au premier pour démasquer la seconde qui est en train de vampiriser une riche famille anglaise en villégiature sur la Côte d’Azur dans les années trente. Qui, en effet, mieux qu’un illusionniste peut en démasquer un autre?
Vous n’êtes, certes, pas tenus de le regarder même s’il est sympathique, magnifiquement interprété par Colin Firth et Emma Stone, et si certains dialogues peuvent avoir un goût de “déjà vécu” ! La raison pour laquelle j’en fais état est que j’ai relevé dans ce film des corrélations dans les rapports existant entre, d’une part l’illusionniste et son public et, d’autre part, le maître d’Aïkido et ses élèves. Le prestidigitateur crée des effets, des trucs, des “tours de magie” qui semblent défier les lois de la nature en utilisant des moyens naturels. De même, le maître d’Aïkido crée des mouvements harmonieux qui produisent des effets destructeurs en appliquant les lois de la physique. Pourtant, ni l’un ni l’autre ne peuvent se vanter de posséder des pouvoirs paranormaux même si, dans les deux cas, le résultat donne l’impression d’avoir assisté à un événement magique, impossible dans la réalité physique.
Cet article est donc une tentative de répertorier les mécanismes neuronaux qui trompent, dupent, embrouillent, confondent la perception du pratiquant au point de lui faire croire que son mouvement correspond à celui démontré. Cette difficulté n’est pas seulement du domaine de l’attention et nous verrons, en nous appuyant sur les techniques utilisées par les illusionnistes pour distraire l’attention du public, dans quelle mesure un enseignant d’Aikido peut inconsciemment et involontairement illusionner les pratiquants en démontrant son mouvement, la démonstration étant ici prise dans son sens large : visuelle, auditive, tactile, etc. Pour la partie neuro-psycho-physiologique, je me suis basé sur les travaux du Comité Italien pour le Contrôle des Affirmations sur le Paranormal, lui-même affilié au Concile Européen des Organisations Sceptiques, ainsi qu’à mon épouse Valeria pour ses compétences dans le domaine psycho-pédagogique.
Bien entendu, la corrélation, le parallèle fait entre le prestidigitateur et le maître d’Aïkido se limitera à démontrer que les mécanismes neuronaux sur lesquels se base l’illusionniste pour “tromper” son public et lui faire croire qu’il est en train d’assister à un phénomène paranormal sont les mêmes que ceux qui, souvent, conduisent le pratiquant d’Aïkido à reproduire un mouvement différent de celui démontré par le maître en étant convaincu du contraire, même s’il lui est évident qu’il ne produit pas le même effet. En aucun cas ne vise-t-il à démontrer que les maîtres d’Aïkido sont de grands illusionnistes, évidemment !
Pour ne pas alourdir l’article, vous trouverez en annexe une liste des principaux stratagèmes utilisés par les prestidigitateurs. Je n’ai volontairement pas recensé les techniques utilisées par les pickpockets parce qu’elles sont destinées à la duperie. Cependant beaucoup d’entre elles font appel aux mêmes mécanismes cérébraux pour tromper notre attention : les illusionnistes le font pour nous surprendre en nous distrayant, les pickpockets pour nous distraire en nous dérobant.
Ces études en sont encore à leur balbutiement mais elles suffisent amplement à notre sujet. Certainement, la seule énumération, si vous l’avez lue, de quelques-uns des principaux mécanismes neuronaux, ceux qui nous font percevoir la réalité différente de ce qu’elle est, a déjà permis à beaucoup d’entre vous de lier les causes et les effets. Mais reprenons-les néanmoins et voyons dans quelles situations ils s’activent lors de l’apprentissage d’un mouvement. Il convient de préciser, toutefois, que “le truc” d’un tour de magie, quel qu’il soit, ne repose pas sur un seul mécanisme cérébral. Il déclenche un ensemble de mécanismes, proportionnellement à l’effet recherché ou à ce que le magicien veut cacher à la vue du public.
Dans un premier temps, nous verrons en détail comment ces mécanismes neuronaux peuvent influencer notre perception : comme spectateur lorsque nous assistons à un tour de magie ou comme pratiquant lorsque nous observons un mouvement d’Aïkido. Pour ce faire, nous profiterons des résultats des recherches menées conjointement par les magiciens et les neuroscientifiques qui, depuis quelque temps déjà, travaillent ensemble à la découverte de certains mécanismes de notre système cérébral, en particulier sur des thèmes d’intérêt commun tels que l’attention, la conscience et la perception.
Puis nous aborderons l’idée de “pensée magique” et de “pensée rationnelle” parce que beaucoup de pratiquants sont plus séduits, attirés, envoûtés par le côté mystique, magique de l’Aïkido que par l’étude des pas et des déplacements, au point d’en oublier qu’il est avant tout une application des lois de la physique et non seulement de l’esprit.
Enfin et parce qu’il s’avère nécessaire, parfois, de détruire les mythes, nous parlerons du démystificateur qui, par la force des choses, sera nécessairement lui-même un magicien, mais dont il conviendra de définir le rôle.

La conférence a examiné divers aspects de l’attention. Les travaux ont été ouverts en expliquant que le cerveau construit notre expérience de la réalité en partant d’un ensemble d’instruments biophysiques totalement imparfaits et, en dernière analyse, crée “une grandiose simulation” de ce qui nous entoure. Nos pupilles disposent d’un mégapixel alors qu’un appareil photo en a huit. Outre le fait de récolter d’une scène une quantité relativement réduite d’informations, l’œil a en plus une grosse tache aveugle, à l’endroit où le nerf optique, qui transporte l’information au cerveau, passe à travers la rétine. C’est le cerveau qui remplit le trou du champ visuel en créant l’illusion que la vision fonctionne comme une caméra en continu.
Le cadre de la réalité que nous créons intérieurement est donc subjectif, et sujet à diverses influences. Notre perception est susceptible de différentes formes de cécité qui sont loin d’être pathologiques : la cécité inattentionnelle (inattentional blindless), le clignement attentionnel (attentional blink) et la cécité au changement (change blindness).
Les études menées à ce sujet soulignent que très peu d’informations sont maintenues en mémoire d’un instant à l’autre. Notre expérience visuelle ne serait qu’une “grande illusion” tant l’écart existant entre l’image que nous voyons et la pauvreté de ce que nous en percevons est grand. Des travaux ont mis en évidence que l’attention est nécessaire à l’expérience perceptive consciente et que les informations visuelles très proches du point de fixation ne sont pas perçues si elles n’ont pas été attentionnées. Ce phénomène a été appelé : cécité inattentionnelle.

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