Daniel Leclerc

Le Budo ne propose pas un modèle de société ; il propose tout au plus un modèle d’individu.


Daniel Leclerc à La colle sur loup 2006

    Quand a commencé ta vie d’aïkido ?

    Ma vie d’aïkido commence en 1973, à Nancy. Je ne sais pas pourquoi je voulais faire de l’aïki­do, mais je voulais absolument en faire. Je pense que ça se rapporte à un souvenir d’enfance : j’ai vu une démonstration d’aïkido quand je devais avoir environ huit ans. Ça m’a tellement fasciné que c’est, je pense, à ce moment-là que j’ai pris inconsciemment la décision de pratiquer l’aïki­do. Je me suis donc inscrit au Shobukaï de Nancy dès que je suis devenu indépendant, notam­ment au niveau de la voiture. Encore aujourd’hui, je ne regrette pas ce choix, parce que j’y ai rencontré un enseignant (Paul Friedrich) et des pratiquants qui ont su me transmettre leur passion pour cet art. Trois mois après mon inscription, je participais à mon premier stage et y rencontrais pour la première fois Tamura Sensei et Tiki.

    C’est un souvenir plutôt marquant. Le stage se tenait à Belfort, en décembre 1973. Je ne me souviens plus précisément pourquoi, mais nous sommes arrivés en retard et le cours avait déjà commencé. À cette époque, les stages ne se déroulaient pas dans de grandes structures comme aujourd’hui et il y avait beaucoup moins de monde. Bref, au moment où j’ai ouvert la porte pour entrer dans le dojo – il fallait passer par le dojo pour aller au vestiaire –, Sensei était en train de démontrer un mouvement au sabre avec Tiki et ils ont tous les deux poussé un kiaï tonitruant, qui m’a un peu… saisi, c’est le mot juste. Ce n’était pas de la peur, non ! J’ai été saisi comme quand j’entends des grandes orgues, un picotement particulier à la base de la colonne vertébrale. Chaque fois que j’écoute des grandes orgues, j’ai cette même sensation. La cornemuse aussi.

    Donc mon aventure en Aïkido commence en 73. C’est aussi l’époque où Chiba Senseï  commençait à diriger des stages en France, en Belgique, en Suisse. Comme j’étais étudiant et que je disposais d’un peu de temps, la passion et l’enthousiasme aidant, j’ai suivi Chiba Senseï dans tous ses stages. Il m’a appris la chute…, à mon corps défendant. Je me souviens qu’à cette époque, il avait un uke anglais du nom de Mikel. À chaque fois qu’il l’appelait pour démontrer, j’avais mal pour lui. Ce type était littéralement détruit. À l’occasion d’un stage, il s’était « amusé » à compter toutes ses blessures et en avait dénombré 35 ! Mais je ne regrette pas mon apprentissage avec Chiba Senseï qui devait avoir, à cette époque, moins de trente cinq ans, il était tonique et vigoureux, mais il m’aimait bien. Il me prenait fréquemment comme uke. Avec lui, je « dérouillais ». À l’occa­sion d’un stage, il a appelé Tiki pour qu’il traduise quelque chose qu’il tenait absolument à me dire : « Dis à ce type qu’il a bon corps pour faire Aïkido. Alors qu’il ne m’oblige pas à le détruire ! ». J’avoue que cette phrase m’a laissé longtemps perplexe et c’est seulement après de nombreuses années que je l’ai comprise, enfin je crois ! Je pense qu’il voulait parler de ma façon de faire Uke, c’est-à-dire la différence entre : subir et accepter.


    Quel âge avais-tu en 1973 ?

    19 ans.


    Donc la première fois que tu as vu de l’Aïkido, cela devait être au début des années soixante. C’était un film ?

    Non, non ! C’était une démonstration, dans une école primaire à Vandoeuvre, dans la banlieue de Nancy. Je pense que c’est René Trognon qui a fait cette démonstration. Quand je lui en ai parlé, longtemps après, il m’a répondu que ce n’était pas impossible. À cette époque, il suivait Maître Nocquet.

    Rétrospectivement, je pense que ce qui m’a fasciné est, comment dire… l’esthétique, … c’était beau à voir, élégant, harmonieux. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais même de l’aïkido mal fait est beau à voir en vidéo. Je ne pense pas si cela tienne uniquement au costume bien que, sans hakama, l’impact visuel n’est pas le même. C’est, je crois, la gestuelle, l’enchaîne­ment dynamique et harmonieux des techniques qui rendent l’Aïkido aussi esthétiquement attrayant. Rien que pour cette simple et objective considération, l’Aïkido de O Sensei mérite d’être appelé « art ». Il a créé une disci­pline chorégraphiquement belle à voir, que l’on soit pratiquant ou pas.

    J’ai eu cette même sensation la première fois où j’ai vu Tiki pratiquer l’Iaï : j’ai voulu apprendre cette discipline et j’aurais même accepté de mourir pour le faire. Je n’ai, heureusement, pas eu à le faire. Il me suffisait de déménager là où se trouvait Tiki.

    Il y a peu de gens qui connaissent cette histoire… C’était en 1976. Chiba Senseï avait décidé de venir en France et de s’installer à Cannes. Il ne voulait plus rester en Angleterre. Tiki, qui suivait également Chiba Senseï, s’était donc transféré de Lausanne à Cannes, pour l’accueillir. Finalement, il a décidé, au dernier moment, de retourner au Japon.   

    Pour ma part, j’ai effectué mon service militaire. À mon retour à la vie civile en 77, je suis allé à Aix pour suivre l’enseignement de Tamura Sensei. Après six mois de vie aixoise uniquement consacrée à la pratique, avec Mamy et Philippe, Sensei m’a dit : « Nounours – c’était mon surnom – Tiki besoin assistant à Cannes pour développer Aïkido. » Je lui ai répondu que je ne voulais pas le faire parce que j’étais venu là pour apprendre l’Aïkido avec lui. Bref, 2 jours après, j’étais à Cannes. C’est vrai que Tiki donnait hebdomadairement des cours à Cannes, à Nice, à Draguignan et à Monaco. D’un point de vue purement historique et biographique, je peux donc dire que je suis un élève de Tiki. Il m’a enseigné l’Aïkido, le Iaï, le Ken, le Jo et tant d’autres choses qu’il mérite ma pleine et entière reconnaissance.  À cette époque, Pierre Chassang enseignait encore l’Aïkido à Cannes.

    Pierre Chassang …, figure incontournable de l’Aïkido français et européen… Pierre m’a pris immédiatement en affection et je ne le regrette pas, même si ce lien m’a valu bien des déboires au niveau fédéral. Il m’a enseigné l’art de la politique – dans le bon sens du terme – et les multiples aspects de la vie associative.

    Avec Tiki et Pierre, nous avons fondé la Fédération Nationale d’Iaï, puis la Fédération Européenne en 79. C’est à cette époque égale­ment, toujours sous la supervision de Pierre, que j’ai conçu les statuts et le règlement des « 3 A » : l’Association des Alpha de l’Aïkido.

    Toujours en 79, j’ai organisé le 1er stage des Iles, qui fêtera bientôt son 30e anniversaire. Tu devrais venir y faire un reportage. Senseï est venu nous y rendre visite plusieurs fois. Il le considérait comme le stage idéal.
    J’étais aux côtés de Pierre lors de la scission avec le judo, en 1982, et la création de la FFLAB. Je suis l’un des trois fondateurs de cette fédération, avec Tamura Sensei et Pierre.


    En 1983, j’ai abandonné toutes mes charges fédérales. J’ai eu mon deuxième enfant, puis un troisième : on ne peut pas tout faire. Je me suis dès lors consacré à la seule pratique et ai laissé totalement de côté la politique. Je dois dire que je ne regrette pas mon choix. La politique, ça fait travailler plus l’ego que la technique. Et puis la pratique, ça transforme le caractère. Je pense que ce qu’il y a de terrible en aïkido est de ne plus tomber.


    De ne plus tomber ?

    Oui ! Par exemple, à chaque fois que je vois Tamura Sensei faire ses ukemi pendant la préparation, je suis admiratif et je me dis : « J’espère qu’à 73 ans, je pourrais faire ça aussi ! » Et encore, faire ukemi tout seul est une chose. Mais faire ukemi avec un adversaire qui te projette, c’est-à-dire faire, ou être uke, est une autre chose. Bien entendu, avec un autre rythme, évidemment : on ne tombe pas à soixante-cinq ans comme on tombe à vingt-cinq. Mais avec l’idée de t’harmoniser avec le mouvement de tori et que ta chute soit la conclusion harmonieuse de cet échange. C’est marrant que les Japonais n’aient pas – ou ils le font peut-être consciemment – compris la valeur éducative de l’ukemi. J’ai écrit un article sur ce sujet et tu pourras le lire sur mon site. Mais bon ! On ne peut pas dire que les Japonais aient une didactique fantastique. Ce n’est pas dans leur mode de penser, ni dans leur mode d’être.
     Pourtant, nous sommes parvenus avec Tiki à combiner la technologie occidentale à l’empirisme oriental. En 83, ou 84, je ne me souviens plus, nous avons créé le Groupe de Recherche sur la Métallurgie Traditionnelle. En effet, de notre point de vue, la pratique du Iaï ne doit pas se limiter à la seule extraction du sabre : elle comprend aussi l’étude du Ken, la coupe (tameshi giri) et la connaissance de l’instrument avec lequel on pratique : son histoire, sa forge, sa nomenclature, etc. Le but de cette association était donc de constituer un groupe d’amis dont chaque membre poursui­vrait une recherche dans sa propre spécialité, pour ensuite mettre en commun les connais­sances acquises.

    En 1990, grâce au soutien du Musée de l’Histoire du Fer à Nancy, nous avons organisé un stage sous la direction d’un forgeron japonais, dans le but de forger une lame hors du Japon, ce qui, à ce jour, n’avait jamais été réalisé. Les Japonais eux-mêmes étaient intéressés par ce projet parce qu’ils voyaient la science comme un complé­ment utile à leur art. Pour savoir s’il peut fondre un acier, un forgeron japonais regarde le temps, le vent, la pression, consulte les dieux et dit : « Aujourd’hui c’est un bon jour pour faire de l’acier » . La technologie occidentale permet scientifiquement d’expliquer pourquoi ce jour est bon grâce à sa capacité de mesurer les éléments. Ça a été un bon exemple d’échange interculturel, même si l’entreprise s’est révélée fastidieuse…

    Mais avec le Budo, il est rare de trouver un maître japonais capable de comprendre et d’accepter le mode de penser occidental. Pourtant, aujourd’hui, le Budo appartient au monde, il n’appartient plus au Japon. J’ai plusieurs fois entendu des maîtres japonais affirmer qu’un occidental ne pouvait pas comprendre le Budo parce qu’il n’était pas japonais. C’est comme pour le vin : les Français ont encore du mal à accepter l’idée qu’il puisse exister du bon vin, et du très bon, hors de France.

    Mais il est vrai que pour comprendre le Budo, un occidental doit nécessairement se défaire de son mode de penser cartésien et dualiste.


    Est-ce toujours Tiki qui donne les cours au dojo de Cannes ?

    Non, maintenant Tiki tourne. Il donne des stages dans le monde entier.


    Je veux parler de cette période-là.

    À cette époque-là, oui. Quand je suis arrivé à Cannes en 77, c’était encore Pierre le responsable technique du Dojo. Mais Tiki y enseignait également : il y avait des cours de Pierre et des cours de Tiki. Ensuite, Pierre a laissé la direction du club à Tiki. Quand il a commencé à être de plus en plus pris par ses stages à l’extérieur, j’ai pris le relais. Puis, quand je suis parti en Italie, c’est François Dufour‹, un ami de toujours, qui a continué la transmission de l’enseignement à l’Aïki Club de Cannes.


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