L’Envers du décor

Ueshiba Morihei et la Sakurakaï


Henry à Wiesbaden 2018

Nous avions conclu notre dernier épisode en annonçant une plongée dans les fourrés idéologiques qui, à leur propre yeux et à ceux d’une partie de la société japonaise, justifiaient les crimes commis par les générations successives de shishi, shoshi et autres shina ou taïriku ronin. Nous avons préféré remettre au prochain numéro cette étude, pour présenter à nos lecteurs quelques juteux morceaux d’histoire, ne serait-ce que pour souligner à nouveau l’à-propos de cette série d’articles pour comprendre dans quel contexte historique (intellectuel/spirituel et social) s’inscrivait  le parcours de Ueshiba Morihei, et donc du développement de ce qui allait devenir l’aïkido.
Nous sommes en 1931. En septembre, l’armée japonaise, ou plutôt quelques officiers de la division japonaise (dite « armée de Kwantung » en japonais Kantôgun) présente en Mandchourie, province chinoise sur le papier, pour assurer la sécurité des concessions japonaises et en particulier du chemin de fer sud-mandchou, décident de forcer la main de leur gouvernement et, sous le prétexte d’un attentat contre la voie de chemin de fer (ils avaient eux-mêmes fait placer la bombe…) organisent un coup de force aboutissant peu de temps après à la création d’un État vassal du Japon, le Mandchoukouo. Avant de passer à l’action, les deux principaux instigateurs du coup, le colonel Itagaki Seishiro et le capitaine Ishiwara Kanji, avaient rendu visite à Onisaburo Deguchi, le chef charismatique/gourou de l’Omotokyo, la « nouvelle religion » dont Ueshiba était un fervent fidèle,  pour discuter des problèmes de la Mandchourie, de la nécessité d’établir au Japon un État axé sur la défense nationale et autres réformes qu’ils estimaient nécessaires pour sortir le pays de la crise (politique, économique, morale, etc.). Crise qui, rappelons le, touchait les Etat-Unis et l’Europe et qui allait déboucher sur la deuxième guerre mondiale.
En métropole, d’autres officiers de rang moyen, de capitaine à lieutenant-colonel (les officiers généraux en étaient exclus) se rencontrent régulièrement pour, eux-aussi, discuter de l’avenir du pays, avenir qu’ils ne voient que débarrassé de toute trace de régime parlementaire et, bien sûr, sous leur direction éclairée.  Ils nomment leur groupe, au début assez informel, Sakurakaï, habituellement rendu comme « Société des fleurs de cerisiers » .

Ces jeunes officiers s’identifiaient explicitement aux shishi dont nous avons décrits les « exploits » dans des articles précédents (Voir en particulier AJ n°24). Nous renvoyons les lecteurs anglophones qui voudrait en savoir plus sur ce point à l’excellente thèse de Dan Orbach Culture of Disobedience: Rebellion and Defiance in the Japanese Army 1860-1931, disponible en ligne à :  https://dash.harvard.edu/bitstream/handle/1/17467476/ORBACH-DISSERTATION-2015.pdf?sequence=1

Il écrit :
 « La croyance que [l’action d]’un réseau privé d’assassins était le seul moyen de sauver la nation entière d[es agissements d]’une direction corrompue était reprise presque « en l’état » de la tradition des shishi de la fin des Tokugawa » (p. 122).

Karl Marx, dans son « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte» écrit : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ». Marx ne  pouvait pas prévoir qu’au Japon, où rien ne se fait comme ailleurs, au contraire, la farce pouvait précéder la tragédie. (Imaïzumi Sadasuke, théologien shintoïste et ami de Tōyama Mitsuru – encore un personnage dont nous aurons à reparler prochainement – pensait  que le marxisme s’appliquait au monde entier, sauf au Japon car c’était le pays des Dieux). Si la tentative de coup d’État militaire du 26 février 1936 fut bien réelle, assez sanglante et se conclut sur l’exécution des principaux comploteurs, celles qui avaient inauguré la série d’évènement qui, de 1931 à 1936, ont marqué la scène politique japonaise, suscitent plutôt un certain amusement. En particulier les deux avortons de putschs engendrés par le groupe de jeunes officiers de la Sakurakaï aux mois de mars et octobre 1931.
Un des inspirateurs, sur le plan idéologique, mais pas seulement, de la Sakurakaï était un personnage auquel nous consacrerons tout un article, Okawa Shumei,  mêlé de près ou de (pas très) loin à  tous les complots de ces années-là, par ailleurs très bon ami de Ueshiba Morihei. Mais c’est le principal animateur de la Sakurakaï, un lieutenant colonel du nom de Hashimoto Kingoro qui nous intéresse ici.
Notons au passage que selon le témoignage d’Iwata Ikkusai, deshi de Ueshiba dans ces années-là, un des lieus de réunion de la Sakurakaï était le dojo de celui-ci, le Kobukan :
 « A cette époque, il y avait un mouvement pour la réforme de la politique japonaise. Le groupe qui s’appelait ‘Sakurakaï’ et était formé par de jeunes officiers se réunissaient pour discuter de la réforme du Japon. (…) Leur lieur de réunion était le dojo d’Ueshiba. Peu de personnes savent cela. » Et Iwata dit que c’est la convergence des objectifs d’Ueshiba et de ceux des membres de la Sakurakaï qui avait amené ceux-ci à se retrouver au Kobukan. (Entrevue publiée dans Aiki News n° 86 d’automne 1990)
Mais, et c’est là une des cause du double échec de la Sakurakaï en 1931, le dojo n’était pas son seul « lieu de rencontre ». Fidèle en cela à la tradition des shishi, les jeunes officiers, et en particulier Hashimoto, étaient des clients assidus des machiaï (待合 : un exemple supplémentaire s’il en fallait que aï n’a jamais voulu dire harmonie…) sortes de maisons de rendez-vous. D’ailleurs, en ces années-là, en France aussi la politique se faisait souvent dans des établissements comme le 1-2-2 ou le Chabanais dont Marthe Robert nous a privé, selon les uns, débarrassés suivant les autres.
Laissons la parole à Maruyama Masao, un prestigieux sociologue et politologue japonais :
 «  La base où ils concoctaient leurs complots était presque toujours une maison de rendez-vous ou un restaurant. Tout en se gorgeant de sake et en déplorant l’état dépravé du pays, ils chérissaient dans leur cœur l’image des patriotes du Bakumatsu [fin du shogunat] qui chantaient : ‘Ivre, je pose ma tête dans le giron d’une belle fille. Me réveillant, je prends le pouvoir dans tout le royaume’. » (Thought and Behaviour in Modern Japanese Politics,  p.   80)

Selon Dan Orbach :
 « Hashimoto n’était pas homme à s’en tenir à des entreprises étroitement militaires. [Il] était aussi un poète et un bon-vivant, un buveur et un fréquent client des tavernes et des maisons de geisha. » (op. cit. p. 399)
On peut facilement s’imaginer que les complots ne furent pas gardés secrets bien longtemps …
De plus, les officiers généraux pressentis pour prendre le pouvoir ne voyaient pas d’un bon œil ce genre de conduite. En particulier le général Araki, qui devait être la figure de proue du complot d’octobre,  rapporte que :
«(…) le 16 octobre il avait surpris les dirigeants du complot, Hashimoto, Chô et les autres, dans une taverne de Kyôbashi, un de leur lieu de beuverie favori. En ce temps-là Hashimoto, Chô et leurs amis vivaient pour ainsi dire dans les tavernes, complotant, buvant et faisant la noce avec des geishas. Plus tard, Chô se venta que ce faisant, ils imitaient leur modèle qu’ils chérissaient, les shishi de la restautation Meiji. Le général Araki, un ardent défenseur d’une austère morale militaire fut totalement dégouté. » (Dan Orbach, op. cit. p. 441)

Et Takehiko Hashiyashi confirme :
« Quelle est la cause de l’effondrement du complot d’octobre ? Avant tout, ce sont les comploteurs eux-mêmes qui provoqué leur propre échec par leur inconduite personnelle. Hashimoto et Chô avaient organisé d’extravagantes soirées avec geishas auxquelles ils invitaient des officiers subalternes qui étaient ainsi persuadés de rejoindre leur cause. »  (Conspiracy at Mukden, The Rise of Japanese Military p. 196)

Hashimoto ne fréquentait pas seulement le Kobukan et les maisons closes : il entretenait aussi d’excellents rapports avec Deguchi Onisaburo, le dirigeant gourou de la secte Omotokyo. Il faut rappeler que depuis sa première « suppression » en 1921, la secte avait pris un net tournant nationaliste et était devenue une organisation de masse, avec une presse tirant à des centaines de milliers d’exemplaires, une force para-militaire, la Showa Seinenkaï (organisation de la jeunese Showa) dont une branche, la Daï Nippon Budo Senyokaï (Association pan-nippone pour la promotion du budô) était dirigée par nul autre que Ueshiba Morihei. Deguchi avait même modifié le nom de la secte en Kôdô Omoto [Kôdô : voie impériale, dont se réclamaient les tenants d’une « restauration Showa »].   … Lisez plus dans l'édition 68FR


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