De la cuisine particulière du ki

Serie VI


Olivier Gaurin à Paris 2005

Comment savoir si votre utilisation du KI est valable ? Eh bien, une question que vous pouvez poser à votre partenaire du moment tendra à répondre à cette préoccupation légitime oh combien : « Oïshii desu ka ? » (« Est-ce que c’est goûteux ? »). Et en effet c’est la même question qu’on vous pose en général au Japon lorsqu’on vous a offert quelque chose à manger (repas, friandise, boisson, etc.). Alors et certes, pour ce qui concerne la pensée du bénéficiaire, son opinion personnelle en matière gastronomique peut grandement varier. Mais dites-vous bien qu’au Japon, on aime par principe ce qu’on vous offre. C’est comme ça. Et ainsi il n’est pas courtois au pays du soleil levant de répondre ou de montrer que vous n’appréciez pas trop ce qu’on vous a si généreusement donné (on n’ouvre d’ailleurs pas les paquets cadeaux devant le donateur pour éviter de faire une grimace involontaire ou mettre en gêne ce même gentil donateur par la réalité crue de ce qu’il offre : « Merci pour les délicieux chocolats blancs à l’aloé-vera et aux piments Jalapenos ! », dira-t-on ainsi le plus sérieusement du monde). Mais, comme toujours, il y a des exceptions :

Ainsi, en Aïkido, curieusement, j’ai entendu la même question du « Oïshii desu ka ? » après un mouvement subi, comme s’il s’agissait de quelque chose qu’on venait de manger. Et cela plusieurs fois déjà de la part de maîtres expérimentés, alors par exemple que j’étais immobilisé au sol comme un souriceau sous une tapette à moustique géante, ou projeté au tapis comme une météorite carbonisée en bout de course. Et cette remarque apparemment anodine du « Oïshii desu ka ? » émanait de maîtres d’Aïkido de différents courants ; et même, par trois ou quatre fois en quelques années d’intervalle, de maîtres de Daito-Ryu qui n’avaient pourtant aucuns rapports les uns avec les autres, et situés sur des aires géographiques fort éloignées les unes des autres d’ailleurs.
J’en déduis que cette question « Oïshii desu ka ? » (« C’est bon ? ») ou « Oishiku dewanai ka ? » (N’est-ce pas bon ? ») provient d’une source commune, ancienne (début du XX° siècle ? Avant-guerre ? Autre… ?), et vraisemblablement unique (Takeda ? Ueshiba ? Un autre… ?).

Car dans un mouvement, une immobilisation par exemple ou une projection, ce « Oïshii » fait référence à plusieurs phénomènes liés entre eux, et de façon très particulière : ces phénomènes sont liés pour générer une certaine sensation compréhensible du KI, un certain ressenti du KI. Du moins pour ceux d’entre vous qui ont appris cette sensibilité à l’événement évidemment, car : « Le manque d’éducation fait ignorer le charme des saveurs subtiles », dit-on en japonais (« Mugaku-muchi wa bimyôna omomuki wo wakara’n »), idée exprimée aussi par cet autre proverbe japonais : « Comment expliquer la beauté d’une fleur de prunier au batelier ? ».

- « Oïshii », déjà, cela signifie que Uke – car c’est de lui dont il s’agit en premier chef, n’est-ce pas ? – éprouve dans sa « douleur » ou sa « peine », dans ses « efforts » même à s’en sortir… une certaine forme de « jouissance ». Et ce « goût du plaisir », loin de se rapporter à une pratique sadomasochiste comme on le voit souvent dans les Aïkido de bas étages, est à ramener typiquement à celle de la pratique par exemple du Shiatsu (Shiatsu = thérapie de digit-pressions sur les points vitaux du corps). Mais on pourrait ici trouver beaucoup d’autres exemples.

En effet, en Shiatsu, le corps, dans un dépassement d’une excitation algique générale (« algique » = douleur diffuse, sans relation bien définie avec une cause organique), se « tend » littéralement dans son entier… à partir d’un point pourtant ponctuellement localisé. Le corps se tend tout simplement par réflexe sur le dépassement de ce à quoi il est habitué comme étant sa propre norme d’équilibre biologique. Paradoxe : c’est un phénomène ressenti comme une « douleur » certes, mais qui dans le même temps… fait du bien !
Et on retrouve aussi cette sensation lorsqu’une blessure est en phase finale de guérison et que la sensation encore persistante de la douleur est mêlée avec une sensation de bien-être un peu indescriptible, car contradictoire, de « plaisir ».

- « Oïshii », cela signifie donc pour Uke (celui qui subit le mouvement) qu’il n’y a pas de ponctualité dans le phénomène de cette « jouissance », mais plutôt une continuité dans le temps, engendrée et entretenue par le mouvement de Tori (celui qui fait le mouvement).
À l’inverse, une « douleur/jouissance » qu’on nommerait ici « Flash ! » et exclusivement ponctuelle ne procède donc pas généralement de ce jeu particulier du KI (même s’il faut, comme en grammaire, se méfier de certaines exceptions). Ce n’est donc pas non plus d’un « orgasme flashy » dont il s’agit. C’est bien au contraire une forme de jouissance très continue inopinée et « haletante » ici… jusqu’à la séparation de Tori sur Uke (ce « sur Uke » ne se pratique plus beaucoup et c’est dommage dans l’Aïkido actuel, même en passage de grade. Par exemple : « Zanshin » en fin de mouvement = vigilance + attitude + replacements des deux partenaires).

- « Oïshii », cela signifie aussi que Uke ne peut pas se soustraire de cette jouissance comme il le veut. C’est très important de comprendre cela. C’est un point vraiment majeur de l’Aïki (utilisation du KI) : Uke est « pris », capturé par le mouvement de Tori, par cette tension. « Pris », ou capturé : « Hokaku » en japonais = capturer un animal sauvage. On dit aussi en Aïki-Jujutsu : « Washi-tsukami », ou : « la saisie au vol (le rapt) de l’aigle », entre autre pour expliquer le mouvement d’entrée d’une technique comme Ikkyo par exemple.

- « Oïshii », cela signifie encore que cette tension/émotion de Uke efface en lui toute velléité d’affrontement ou de contre-attaque. C’est en ce sens très loin d’une dissuasion ou d’une contrainte exclusivement douloureuse. Et, comme en Shiatsu cette fois encore, cette tension apolexique et continue est donc libératoire non quand elle s’arrête mais dans son application même. La preuve, c’est que lorsque Tori cesse son mouvement ou relâche cette tension entretenue, cette « douleur » cesse aussi immédiatement ou en quelques secondes. Ce n’est donc pas une tension destructive des tissus ! (à vous de comprendre la grande différence entre ces deux-là, et si vous ne comprenez pas, alors peut-être feriez-vous mieux de faire du catch ou du tir aux pigeons (à fléchettes, merci pour les pigeons qui ne vous ont rien fait eux non plus)…). On voit d’ailleurs ses effets dans la libération de Uke en fin de mouvement par Tori comme je le disais précédemment : Uke n’est alors plus le même. Il est comme « soulagé », non que cela cesse, mais de lui-même en quelque sorte, soulagé même de son propre désir agressif car soulagé de cette tension par une profonde inspiration (on retrouve ce phénomène physique d’ailleurs après un effort soutenu qui s’arrête, ou en Seitaï-Hô très exactement après une technique aussi (ce qui signifie ici la grande différence entre « douleur exclusive » et « douleur luxuriante », si je puis m’exprimer ainsi. « Seitaï-Hô » = pratique de médecine alternative de restructuration du corps).

- « Oïshii, cela signifie encore et enfin, comme en cuisine d’ailleurs, que « Ce n’est pas votre goût des choses mangées qui est la cause de votre jouissance à les apprécier ». C’est plutôt la qualité de dégus …

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