Il fallait le sentir :

Tamura Nobuyoshi, la lame tranchante


Léo pendant notre entrevue 1 mai 2013

Première rencontre
J’avais vingt et un an lorsque j’ai rencontré pour la première fois Tamura senseï. Je pratiquais l’Aïkido depuis moins d’une semaine, lorsque mon professeur me suggéra de l’accompagner à un stage de son maître, Tamura Nobuyoshi. Toutefois je n’étais pas un débutant complet, car j’avais commencé les arts martiaux à l’âge de six ans, et je pratiquais à l’époque le Karaté et le Full-contact.

Je dois avouer que mes raisons pour commencer l’Aïkido n’étaient pas bonnes. En ce temps j’envisageais une carrière de professeur de Karaté. Mais à l’époque je considérais que les techniques avaient pour but de canaliser nos capacités physiques. Par conséquent en ce qui me concernait, l’efficacité d’un pratiquant - et donc, sa valeur - était essentiellement liées à ses capacités athlétiques. Bien sûr cela excluait tous les “vieux” (à partir de 40 ans), les femmes et les enfants. (Oui, je sais, c’est pathétique, même pour quelqu’un de vingt et un ans). Quoi qu’il en soit, j’étais à la recherche d’un art qui pourrait convenir à cette population, et je considérais le Taï Chi, le Yoga et l’Aïkido. Finalement j’ai choisi l’Aïkido, pensant que je pourrai au moins apprendre quelques clés le long du chemin. Oui, c’était de mauvaises raisons.

Le stage avait lieu à 200 kilomètres de Paris, au Havre. Je ne m’attendais pas à grand-chose, et j’ai été très surpris par le nombre de pratiquants. Il y avait sans doute 300 élèves, tous l’air très motivés. Lorsqu’un vieillard s’est dirigé lentement vers le shinden je me suis dit “Ca va être un très, très long week-end…”. (Maître Tamura n’avait que 62 ans, mais souvenez-vous, j’en avais 21). Et ce ne sont pas la longue série d’exercices préliminaires en seïza qui m’ont fait changer d’avis. Mes genoux qui n’étaient habitués qu’à un bref mokuso en début et fin de pratique étaient à l’agonie.

Tamura senseï fit ensuite signe à un jeune élève qui l’attaqua. Et je fus stupéfait !  Pour le reste de ma vie, je ne devais jamais oublier ce sentiment qui m’a habité tout le week-end. J’avais lu des textes parlant d’artistes martiaux pratiquant avec quelque chose au-delà des capacités athlétiques ordinaires. J’avais lu des récits de maîtres âgés se jouant aisément de jeunes hommes. Mais je n’avais jamais pu voir ou expérimenter cela jusqu’à cet instant.

J’ai vu Tamura senseï se jouer avec facilité d’un membre de mon nouveau dojo qui était à la fois un policier d’élite et un boxeur. J’ai été absolument sans défense lorsqu’il est venu travailler avec moi. J’ai été projeté et contrôlé à plusieurs reprises, alors que, ne connaissant pas l’Aïkido, j’aurai eu du mal à être conciliant même si je l’avais voulu. Ce week-end a changé ma vie à jamais. En quelques mois j’ai arrêté de pratiquer le Karaté et le Full-contact, et je me suis consacré entièrement à la pratique de l’Aïkido.

Que ressentait-on en recevant une technique de maître Tamura ?
J’ai pratiqué avec Tamura senseï durant 15 ans, à partir de 1995, et son travail a évolué durant cette période de temps. Les premières années où je l’ai connu, sa technique était très pointue, tranchante. C’était aussi douloureux. Il n’infligeait pas de douleur gratuite, mais si on ne suivait pas le mouvement, ça faisait mal. Rien d’excessif, mais c’était là si vous résistiez ou déviez de la ligne. Etonnamment, c’était une douleur que vous sembliez vous infliger à vous-même, car lorsque vous suiviez le mouvement correctement, la douleur disparaissait.

En 1998, je suis allé vivre au Japon pour quelques années, et je résidais près du Hombu dojo. Tamura senseï venait régulièrement, et je m’arrangeai pour être présent lors de ses visites. Lorsqu’il était au Japon, il ne manquait jamais la pratique du samedi matin à huit heures. C’était l’un des cours qu’il donnait lorsqu’il était uchi-deshi, et quand il est parti en voyage de noces avec sa femme en 1964, il avait demandé à Sasaki Masando senseï de le remplacer pour quelques mois. Il s’est finalement installé en France, et n’a plus jamais donné ce cours !

Bien que Tamura senseï donnâr quelques cours lorsqu’il était de retour au Japon, il ne le faisait jamais le samedi matin. A la place, il venait simplement pratiquer comme tout le monde. Beaucoup de gens mouraient d’envie de pratiquer avec lui ces jours-là, et généralement il travaillait avec deux ou trois partenaires. J’avais la chance d’être l’un d’entre eux.


 


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