Le courage de tester ses hypothèses


Léo Tamaki pendant notre entrevue à Prais 2014

J’ai toujours considéré que les Budos devaient être plus que les Bujutsus. Que la dimension éthique ne devait en aucun cas écarter un savoir-faire technique sans lequel elle ne serait rien. Car ce n’est que lorsqu’il sublime et guide des capacités concrètes par un idéal supérieur que l’adepte prend sa véritable valeur. Que l’un ou l’autre de ces éléments vienne à manquer, et on fera alors face à un beau-parleur ou un artisan de la destruction.

Un des objectifs des voies martiales est d’amener l’homme à dépasser ses peurs. La première, la plus instinctive, est celle pour notre intégrité physique. Ce n’est qu’en atteignant une efficacité martiale concrète que l’adepte la dépassera. Ayant surmonté cette peur primale, il sera alors à même d’entreprendre la suite de son long chemin… Une tâche ardue qui ne saurait souffrir dogmatisme et obscurantisme qui sont trop souvent l’apanage des traditions martiales.

Rechercher et polir
Un adepte est essentiellement confronté à deux tâches, affiner son savoir-faire et chercher une meilleure façon de faire. Bien entendu chacun, en fonction de son cheminement et sa personnalité, mettra l’accent sur l’une ou l’autre de ces facettes. Mais c’est un processus commun et constant qui ne connaît pas de fin. J’ai encore à l’esprit l’image si vivace de Tamura senseï continuant jusqu’à ses derniers jours de pratique à affiner, tout en cherchant à l’améliorer, une pratique qui suscitait le respect des Aïkidokas du monde entier.

S’il faut du courage pour entreprendre un tel travail, il en faut encore plus pour le faire de façon pertinente. Car de combien d’”innovations” incohérentes, parfois risibles et souvent dangereuses ne sommes-nous pas témoins dès lors que nous observons la diversité de l’Aïkido contemporain. Trouvailles vides de sens qui sont le fruit de nos approximations et lâchetés.
Ne vous méprenez pas, en tant qu’élève de maîtres tels que Tamura Nobuyoshi, Kuroda Tetsuzan ou Hino Akira, je serai bien mal placé pour critiquer la recherche. J’ai simplement le sentiment que si quelques uns ont le courage de s’y adonner, peu ont celui de tester la pertinence de leurs découvertes.

Les théories en Aïkido
Le problème de pratiques telles que l’Aïkido est qu’elles permettent d’échafauder les théories les plus extravagantes puisqu’elles n’ont pas charge de preuves. Cependant le véritable danger ne vient pas des méthodes les plus farfelues qui se discréditent d’elles-mêmes, mais de celles qui sont belles, logiques, cohérentes et séduisantes. Car la pratique martiale n’a de véritable valeur que lorsqu’elle s’ancre dans le réel. Le piège aujourd’hui est que nos pratiques évoluent dans des cadres toujours plus formels et figés, que l’on peut moduler à notre guise pour démontrer des théories dans une démarche pseudo-expérimentale qui revêt tous les atours d’une pensée scientifique, sans en avoir la rigueur ni l’objectivité.

En simplifiant grossièrement, on considèrera que la démarche scientifique expérimentale fonctionne de la façon suivante :

Hypothèse > Expérimentation > Modification de l’hypothèse ou Établissement d’une théorie

Les problèmes qui se posent aujourd’hui sont que :

- Les hypothèses sont généralement formulées sur des bases erronées.
- Films : la très large majorité des “combats” dont ont été témoins les pratiquants contemporains ont eu lieu sur un écran. Alors même que quelques recherches sur le net permettent d’observer des scènes réelles via des caméras de prison par exemple, les cours et démonstrations voulues “réalistes” d’Aïkido reprennent simplement les codes cinématographiques qui sont très éloignées de la violence concrète.
- Expérience de combat : si quelques pratiquants ont une expérience du combat, elle est généralement limitée à des bagarres ou des rencontres sportives. Bien que ce type d’affrontement n’exclue pas de conséquences graves, il est très différent par nature d’un combat de survie. Si ces confrontations peuvent apporter des éléments de réflexions, il faut comprendre leur différence de nature avec les techniques guerrières qui sont aux origines de l’Aïkido pour en tirer profit intelligemment. 


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