Disparition de l’efficacité martiale de l’Aïkido en deux générations


Léo Tamaki pendant notre entrevue à Prais 2014

Début des années 70. Alain présente son examen de nidan devant Tamura Nobuyoshi. Vif et volontaire, ce svelte pratiquant déroule une belle partition. Lors du travail au tanto, la voix de maître Tamura stoppe sèchement l’examen. Le uke qui attaquait sans engagement est invité à se rasseoir alors qu’il demande à un autre pratiquant, Yoshi, d’attaquer Alain correctement. Yoshi jaillit comme un ressort et attaque Alain avec toute l’intensité dont il est capable. La scène est impressionnante.
Durant le travail au tanto Alain, bien que touché quelques fois, aura fait face et su gérer la situation. Tamura senseï lui décernera volontiers un grade bien mérité.

Février 2016. Adrien, l’un de mes élèves, passe son sandan devant un jury de l’UFA. Lors du travail aux armes ses attaques sont posées, mais réalisées sans appels. Il touche à plusieurs reprises ses partenaires. Après une belle prestation, Adrien se voit décerner un sandan. Plusieurs membres du jury lui font toutefois remarquer qu’il est “trop martial”, “qu’il doit aider ses partenaires en faisant des attaques avec appels”.

Ces deux évènements sont strictement vrais, et je n’ai changé que les prénoms. Le premier m’a été raconté séparément par Alain et Yoshi, qui sont aujourd’hui tous deux shihans 7ème dan, et qui m’ont rapporté la scène de la même manière. Le second m’a été directement raconté par Adrien.

L’efficacité martiale est-elle nécessaire ?

Certains pratiquants défendent l’idée que l’efficacité martiale de l’Aïkido est inutile. Si chacun est en droit d’avoir une opinion, il m’apparaît toutefois que la nature même de l’Aïkido est ici en jeu. Je suis profondément convaincu que l’Aïkido doit évoluer. Néanmoins, plus qu’une évolution, il s’agit pour moi ici de l’amputation d’un de ses fondements.

Si les nombreux récits des prouesses du Fondateur de l’Aïkido et de ses premières générations d’élèves font occasionnellement preuve d’imprécisions, ils prouvent néanmoins sans l’ombre d’un doute l’efficacité martiale de leur pratique. Et il me semble fallacieux, même si l’on n’est pas intéressé par ce type de capacité, d’imaginer que l’on puisse atteindre la sagesse, qualité d’être, ou tout autre élément qui nous inspire chez les maîtres dont on se réclame et s’inspire, en vidant leur pratique de sa substance.
Les Budos peuvent amener leurs pratiquants à une meilleure qualité d’être en développant leurs consciences, et en les débarrassant de leurs peurs. La première de ces peurs est celle pour notre intégrité physique. Et bien qu’une pratique martiale soit liée à un contexte particulier, une efficacité dans un domaine étudié aide à relativiser et dépasser cette peur, permettant de travailler ensuite sur d’autres éléments.
Par ailleurs, outre le fait que l’aspect martial permet de conserver une cohérence à la discipline, il permet aussi par son exigence de pousser le pratiquant dans ses retranchements, et lui donne ainsi des outils plus efficaces dans sa progression. Mais pourquoi et comment cet aspect a-t-il été perdu de vue ou relégué au second plan ?

L’expression des dernières années d’un adepte

Malgré leurs évidentes spécificités, j’ai constaté de surprenants parallèles chez la majorité des maîtres dont j’ai étudié le parcours. En simplifiant à l’extrême, ils passent dans leur jeunesse par des années de formation intensive durant lesquelles ils sont à la recherche d’une efficacité combattive. S’ensuivent quelques décennies durant lesquelles ils effectuent leurs recherches tout en diffusant une pratique où la martialité continue à s’exprimer de façon claire et évidente. Enfin, généralement aux alentours de la soixantaine, chacun consacre les années qui lui restent à travailler dans la direction qui lui parle le plus. À ce stade les préférences deviennent de plus en plus marquées, et les gestes vont par exemple, selon les inclinaisons de l’adepte, d’une amplitude extrême à un geste à peine esquissé. C’est une étape que seule la maîtrise de ces adeptes du plus haut niveau garde de la caricature. Un moment où leur art s’exprime librement, sans filtres, et apparaît dans toute sa pureté.
Mais c’est aussi le moment des plus grands dangers.

S’ils n’empêchent pas toujours leurs fidèles de les imiter, et que certains de ceux-ci ont le niveau pour le faire de façon juste, rares sont en revanche les maîtres arrivés à ce stade à demander aux élèves de reproduire leurs formes. Ainsi, s’ils sont évidemment dans la justesse, on peut supposer qu’ils considèrent que l’expression qu’ils proposent est un aboutissement sur lequel on peut difficilement se reposer pour bâtir sa pratique.

Étrange situation où ce que fait le maître n’est sans doute pas le plus indiqué pour les élèves des premiers niveaux. Est-ce à dire qu’il y a une forme canonique commune à tous qui ne souffrirait d’aucune modification et à partir de laquelle le reste se développerait ? Je ne le crois pas. Alors à partir de quand les changements dans l’expression de la discipline par le maître deviennent-ils un frein au développement des bases ? La difficulté ici est qu’il n’y a pas de réponse simple à cette question compliquée. L’humanité avance parce qu’elle a soif d’amélioration, pour soi comme pour son environnement et ses créations. Et la pratique martiale peut profiter de cet élan.
Arrivé à l’hiver de sa vie, il se trouve toutefois un moment où un adepte, consciemment ou pas, est plus soucieux de vivre son art, de pousser l’utilisation de son outil dans ses retranchements les plus profonds, que de l’améliorer. C’est l’instant où il devient le plus fascinant à suivre, mais aussi où il est le plus dangereux de l’imiter !

Pourquoi l’efficacité martiale ne s’était-elle pas diluée dans les générations passées ?

Il y a beaucoup de facteurs qui ont permis aux pratiques martiales de ne pas perdre leurs fondements guerriers au cours des siècles. Au départ il y a eu pendant longtemps 


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