Casser les repères, oui, si ce sont des illusions…


Olivier Gaurin à Tokyo

Il est très difficile d’expliciter de déroulement d’un mouvement d’Aïkido par écrit. Loin d’être « un sport » comme on nous le fait croire, l’Aïkido ressemble en ce point à un artisanat. Plusieurs personnes m’ont déjà dit : « Tes articles sont intéressants, mais ce que tu dis est difficile à mettre en pratique au Dôjô. Pourquoi tu ne nous expliques pas plutôt comment faire les mouvements ? ».
Oui, les gens à l’époque actuelle – internet oblige – veulent le facile, offert « comme ça », comme un don du ciel. Et surtout ils veulent des choses à reproduire sans trop se casser la tête. Mais le savoir ni ne s’achète facilement, ni ne se vole aisément. Et ce sont les efforts pour apprendre et faire sans cesse, et cette volonté de « saisir » son art (le comprendre, l’ouvrir, le déployer), qui font un réel et bon artisan. On parle ainsi souvent de « travail » en Aïkido (je ne parle pas ici du professionnalisme). Qu’est-ce que ça veut dire ce « travail », ce « travailler » l’Aïkido, ce « pétrissage » ? La meilleure définition générale du motif de l’action « travailler » que je connaisse est celle-ci : « Dans tout travail, le motif de l’action, c’est la représentation d’un objet à réaliser ». C’est parce que je veux ou que je sens que je dois réaliser quelque chose d’important pour moi, ou pour le monde qui m’entoure, et que je « vois » à peu près ce qu’il faut faire, que je vais œuvrer pour sa réalisation optimale. Et c’est pour cela qu’on parle « d’œuvre » lorsqu’on a effectué un travail particulier (pour un artiste, ou un artisan par exemple. « Œuvre », de : « Officium = le travail, la tâche). Or pour produire cela, il y faut non seulement une volonté, mais il y faut des clefs du savoir qui permettent la réalisation de cet objet. Et ces clefs servent à ouvrir des portes, elles aussi avec  « des clefs et des combinaisons adéquates » (comme pour les coffres-forts ou les portes blindées). C’est cela déjà qu’il faut comprendre : Faire de l’art consiste à TROUVER ces clefs, puis SAVOIR UTILISER ces clefs, pour OUVRIR les portes qui mènent à certains ATELIERS  spécifiques à la réalisation optimale de cet ART.
On pourrait d’ailleurs remplacer ici le mot « CLEF » par le mot « OUTIL » que cela ne changerait fondamentalement pas grand-chose.
Si par exemple notre ami Horst me demandait : « Explique-nous un mouvement d’Aïkido dans ton prochain article » (ou me demandait des photos, ou même des vidéos de ce mouvement, ce qui ne change rien au problème), je me retrouverais dans une situation d’illusionniste. Ce qui ne m’agrée pas. Sinon parce que j’aime la vérité, pourquoi encore ?
- D’abord parce que, de par l’histoire des mouvements d’Aïkido (par rapport au Daito-Ryu dont Ueshiba Morihei et ses descendants ont fait une synthèse extrêmement restrictive, passant en gros de plusieurs milliers de techniques à une vingtaine), chaque mouvement est pluriel : chacun est le regroupement artificiel de dizaines de mouvements historiques différents ayant une base ou certains principes communs. Décrire un mouvement d’Aïkido d’un coup sec… de plume/d’appareil photo/de caméra est donc une gageure, un choix arbitraire ô combien (même si c’est calculé), ou alors, je le disais, une tromperie.
- Parce qu’aussi se rajoute le fait que tout mouvement en Aïkido est circonstanciel (il dépend de circonstances et de contextes). Et cela beaucoup plus qu’en Daito-Ryu, où justement chaque mouvement correspond en général à un cas précis, raison de leur grand nombre. Et c’est bien une grande différence conceptuelle entre ces deux arts : l’Aïkido mise sur une sorte d’universalité des cas (c’est le rond si possible « parfait » de la calligraphie japonaise, tracé au pinceau), quand le Daito-Ryu vise à une spécificité des cas (ce sont les caractères japonais calligraphiés avec le même pinceau). Mais peut-on écrire un roman avec des ronds ? C’est la question que je pose, que je me suis posée longtemps…
- À cela s’ajoute aussi « le fait des secrets ». Car écoutez bien ce qu’on vous dit : « l’Aïkido n’a pas de secrets » (oui, j’ai déjà entendu ça). Ou : « Tout peut s’enseigner et à tout le monde » (juste « suivant son niveau », rajoutera-t-on, ce qui n’est guère restrictif). Ou : « Rien n’est véritablement caché. Et d’ailleurs c’est bien connu, en Aïkido tout marche tout le temps. Les techniques sont d’ailleurs tout le temps parfaites ! ».
Oui, enfin… être parfaites, les techniques d’Aïkido, elles le « devraient », car en même temps rien n’est caché parce que tout est caché justement (caché au sein de la forme historique des mouvements. C’est ici le principe essentiel de tout Kata japonais : la bouteille contient le vin. Sur la bouteille est marqué le nom du vin. Mais si l’on voit la bouteille, si l’on peut en théorie connaître ce qu’il y a dedans par l’étiquette – son nom et donc son histoire – on ne « sait pas » le vin tant qu’on ne sait pas comment : 1) ouvrir la bouteille, et 2) le boire).
Et donc, il faut le dire, l’Aïkido… ça marche bien… euh, oui, mais – sauf à se complaire dans la chorégraphie de connivence à deux – ça ne marche pas souvent très bien (en situation réelle, il faut bien comprendre qu’il ne s’agit absolument plus de perfection esthétique des mouvements). La perfection en Aïkido est en effet un leurre : c’est le propre des Aïkido-ka de penser ou de croire que « Ça ne peut que marcher ! » (cela, c’est dans les films, ou dans les démonstrations). Dans tous les autres arts martiaux « réalistes » que je connais, ou en situation du pire, ce curieux défaut de « l’ego de la perfection » existe rarement. Or pour revenir à ce que je disais : « le secret, les secrets », c’est quoi au juste ? Les « secrets », ce sont les clefs qui permettent d’ouvrir les portes de la « forteresse Aïkido ». En effet, prenons cette image de l’Aïkido que je viens de dire : celle d’une forteresse, celle d’une citadelle. Vous admirez cette construction extraordinaire. Vous voulez pénétrer dans cette forteresse, vous l’approprier, l’utiliser, y vivre (et plutôt bien). Même vous comptez y faire commerce, ou en devenir officier, ou notable, ou artisan, ou pompier, ou y fonder votre famille… N’est-ce pas ?
Alors vous parvenez à franchir un jour son mur d’enceinte (le premier Kyu en quelque sorte, juste avant le port du Hakama fatidique : c’est le costume de ses habitants). Et vous vous retrouvez à l’intérieur de ce palais fortifié. Et là, vous êtes encore plus impressionné (qui ne le fut jamais en visionnant d’anciens films d’Ô Senseï ?). Et vous trouvez un portier dans un coin qui vaque dans ces ruelles ou ces couloirs (votre Senseï, ou un autre, ou un enseignant d’aïkido, ou quelqu’un qui semble habiter et plutôt bien vivre ici). Et vous lui dites : « Bonjour Monsieur le maître des clefs. J’ai grand faim, j’aimerais bien pouvoir aller dans la salle de réception, vous savez, celle du Prince, afin de pouvoir me restaurer. Pouvez-vous me confier la clef s’il vous plaît, ou m’y mener ! ». L’homme (ou la femme) cherche dans sa grande poche, et finalement agite un trousseau de clefs devant vos mirettes. Puis il (elle) vous répond : « J’ai mis patiemment, jours après jours, des dizaines et des dizaines d’années et dépensé ma fortune et sacrifié tant d’autres choses importantes pour rassembler ces clefs qui permettent de bien vivre dans ce château immense, et je dois vous dire qu’elles ne sont pas faciles à débusquer ces clefs, aucune ! Or, mon ami, vous débarquez, et vous me dites : « Voilà, s’il vous plaît donnez-moi la clef de la salle à manger ! ». Mais pourquoi devrais-je faire cela ? Donnez-moi une bonne raison… Au mieux puis-je vous prêter la clef des lieux communs (douches, toilettes, cafétéria, dortoir…), car c’est une clef qui vous mettra plus à l’aise pour vivre ici. Mais ensuite, il va falloir vous mettre au travail pour bien trouver les clefs des pièces et des salles et leurs usages… ».
Pour différentes raisons qui lui sont généralement tout à fait personnelles ; et parfois – si c’est un vrai gardien de clefs (un vrai Senseï) – pour des raisons autres qu’on va voir ci-après, ce portier ne pourra pas vous en confier une autre. Donc vous le remerciez et vous partez chercher un autre « gérant des clefs ».


Alors, souvent, en errant dans le château, ou en butant devant tant de portes fermées (elles le sont presque toutes au nouvel arrivant dans la citadelle), vous désespérez. Et puis un jour vous croisez un autre portier (un autre Senseï, un autre enseignant…). C’est un portier qui a lui aussi son propre trousseau de clefs. Et comme vous avez de plus en plus faim, vous lui posez la même question. Et celui-là se met à répondre : « Ah oui, la clef de la grande salle à manger, celle du Prince… oui … je vois : celle des banquets… oui… Mais attendez, on ne va pas manger


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