Uke : l’ura de l’Aïkidō !


Daniel à Milano – 2016 …

Je voudrais revenir sur l’épineux sujet de l’efficacité de l’Aïkidō, quand bien même d’aucun pense l’avoir clos. Comme je l’ai écrit précédemment, elle se révèle dans son mode de gérer l’opposition, le conflit – qu’ils soient d’ordre physique ou psychologique – ou, autrement dit, comment sortir victorieux de l’adversité. En toute sincérité, depuis que je pratique l’Aïkidō, je n’ai jamais vraiment eu l’opportunité de “m’en servir” (au sens technique du terme), simplement parce que je ne me suis jamais trouvé en situation de devoir le faire, et j’ajouterais : “Dieu merci !”. Certes, je n’oublie pas que ce “manque d’expérience combattive” pourrait se révéler un handicap sur mon parcours martial et rendre infondés mes choix didactiques en tant qu’enseignant! En effet, et même si je retiens qu’ils sont efficients, tant du point de vue technique que didactique, je n’ai jamais pu vraiment tester leur efficacité ou, plus exactement, mes capacités en situation réelle. Ce qui d’ailleurs m’importe peu car si je continue encore aujourd’hui à pratiquer, ce n’est pas dans le vain espoir de sortir victorieux d’une hypothétique future agression – à la rigueur d’en sortir indemne! – mais plutôt d’être en mesure de ne pas la provoquer et/ou de l’éviter coûte que coûte. Aussi, dans le même ordre d’idée que l’hypothèse de “la troisième force”1 pour résoudre un conflit sans générer ni vainqueur, ni vaincu, je voudrais par cet article continuer à faire le tour de l’éléphant (comme dans la fable bouddhique des aveugles) et, dans cette optique, proposer une insolite approche de l’étude de l’Aïkidō pour aider le pratiquant à appréhender cette Voie plus comme Art de Paix qu’art martial.Le corps est l’instrument avec lequel le pratiquant étudiera et expérimentera (tanren) les principes qu’il doit mettre en oeuvre pour réaliser l’union, l’Aï avec son partenaire. Et c’est à travers son corps qu’il démontrera son réel niveau de compréhension, indépendamment et en dépit de ses discours. De ce point de vue, il n’est pas différent d’un danseur ou d’un musicien qui se confronte pour la première fois à la barre ou au clavier. Plus vite il maîtrisera son corps ou, autrement dit, sa technique (si tant est qu’on puisse fixer un terme à la maîtrise…), meilleure sera sa compréhension du travail qu’il est en train d’accomplir sur lui-même, tant aux niveaux physique, intellectuel qu’émotionnel, sans parler du spirituel. Certes, l’Aïkidō ne saurait non plus se limiter à l’étude des techniques – ce serait par trop réductif quand on sait que le grade qui sanctionne leur connaissance formelle est le sandan. Dès lors, la phase suivante de l’apprentissage doit consister à entrer dans le comment et le pourquoi du mouvement de façon à l’intégrer, à le faire sien pour mieux l’oublier avec sa tête. Pour y parvenir, le pratiquant ne devra jamais cesser de répéter, de s’entraîner afin qu’il acquière ce que certains appellent l’intelligence du corps, celle qui permet au musicien d’oublier ses doigts et au danseur ses pas. Mais s’il peut paraître évident pour le danseur comme pour le musicien qu’il doit nécessairement faire un avec son partenaire ou son instrument pour saisir, capturer son auditoire et le faire vibrer sur le même registre d’émotions que le sien, la question peut se poser de savoir si faire un avec uke consiste simplement à le faire tomber et s’il ne peut pas être autre chose que le “faire-valoir” de tori !


1cf “Aikidō : efficace ou efficient ?”

 par Daniel Leclerc (Milano 10/2016)

C’est précisément de cette phase dont je voudrais parler parce que dépassé le stade de la mémorisation du curriculum technique, le pratiquant devra nourrir cette semence pour qu’elle devienne arbre. Il s’agit là d’une démarche totalement personnelle dans laquelle l’enseignant, le maître, le sensei ne peuvent être d’aucune aide simplement parce que la qualité de mon shomen dépendra uniquement du nombre de fois où je l’ai répété et non du nombre de fois où j’en ai entendu parler. Le drame du pratiquant d’Aïkidō est qu’en l’absence d’objectifs, de moteurs, tels que peuvent l’être le titre pour un sportif ou la célébrité pour un artiste, il se consacre trop rapidement à l’enseignement pour donner un sens à sa pratique. Ce faisant, il délaisse sa pratique physique pour privilégier une recherche plus intellectuelle et discursive, risquant ainsi de se perdre dans le chant des sirènes. En effet, on entend souvent mieux parler de l’Aïkidō qu’on ne le voit faire !



Demandez à un musicien ou un danseur quinquagénaire s’il continue à pratiquer ! J’ai des amis musiciens, et pas forcément professionnels, qui travaillent quotidiennement leur instrument. J’entends par là qu’ils ne cessent de pratiquer pour eux-mêmes parce que si les doigts perdent leur agilité, les pas leur assurance, ils se coupent du lien qui les relie à leur art pour ne plus devenir que des théoriciens, voire des critiques d’art. Rien n’est plus attristant que de devoir réduire l’art à ses acquis, de n’être plus en mesure de démontrer physiquement ce qu’on a compris intellectuellement et émotionnellement. En Aïkidō, le corps est l’outil avec lequel nous exprimons, nous manifestons cette compréhension et, si nous n’en prenons pas soin, il accusera toujours plus difficilement le poids des ans, comme une voiture mal entretenue. Mais quelle méthode nous enseigne cette discipline pour maintenir notre véhicule en bon état de fonctionnement, malgré le nombre toujours croissant de kilomètres ? Que propose-t-elle pour maintenir un bon niveau d’exécution sans lui faire subir les contraintes de l’âge ? Autrement dit, comment puis-je continuer à étudier avec mon corps sans qu’il me le reproche ?



Belle question, qui en comporte deux, d’ailleurs !
Comment maintenir son corps en bon état de fonctionnement ?
Comment le faire fonctionner pour qu’il maintienne un haut niveau d’exécution de la technique ou, autrement dit, comment maintenir la virtuosité ?



Je me limiterai, dans cet article, à donner des éléments de réponse à la deuxième question parce que répondre à la première dépasserait le cadre strict de la pratique – et de cet article – pour entrer dans celui de l’hygiène de vie sur laquelle il y aurait, pourtant, beaucoup à dire et mériterait qu’on s’y penche. Les deux questions sont de toute façon intrinsèquement liées parce que les performances de mon véhicule seront toujours tributaires de son bon état de fonctionnement. Vous pouvez avoir “una Ferrari” dans le garage, si vous n’y mettez pas le bon carburant, elle risque de ne pas être à la hauteur des performances pour lesquelles vous l’avez achetée et que vous vanterez pour la vendre ! Mais comment faire pour continuer à s’améliorer malgré l’âge?



La pratique martiale se décline en deux modes : tandoku et sotai renshu, c’est-à-dire pratique seule et pratique avec un (ou plusieurs) partenaire. En Aïkidō, tandoku renshu est principalement constitué par la préparation physique (taiso), que Tamura Sensei exécutait scrupuleusement avant chaque cours et même, je crois savoir, tous les jours. Il suffit de se référer à ses livres pour se convaincre de l’importance qu’il y accordait. Beaucoup de ses élèves ont commis l’erreur de déconsidérer cette préparation parce qu’elle ne sert pas leur progression technique, alors que son but est simplement de maintenir le corps dans les conditions requises pour lui permettre d’exécuter correctement (académiquement, dirais-je !) la technique sans que le pratiquant ait besoin de la transposer pour la réduire à sa propre condition physique.
Je ne pense pas cependant que Osensei ait créé son Art pour qu’il soit pratiqué par des personnes disposant de capacités physiques hors du commun. Au contraire, le Budo ne requiert aucun don particulier


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