Année 2028


André Cognard à bourg Argental – 2011.

Nous sommes en 2028. Christophe a décidé de faire de l’aïkidō. Il a beaucoup lu à propos de cette discipline. Il admire Osensei Ueshiba. Il aime sa philosophie non-violente. Il recherche l’harmonie avec la nature. Il est altruiste et idéaliste.

Il a trouvé un dojo, le mot est encore usité. Il s’y rend. Il songe en chemin à celui qui va l’accueillir et il l’imagine : un homme pondéré, ouvert, avec une bonhommie évidente, quelqu’un dont la sagesse transparait à chaque mot, dont l’attitude exprime la modération de soi et l’attention aux autres.

Il pense aussi au dojo et l’imagine : la sérénité est la première impression qui s’en dégagera, la paix et le silence, un sentiment de grande profondeur.
Il a des projets d’évolution personnelle, il songe aux découvertes intérieures auxquelles la pratique va immanquablement le conduire. Il pressent qu’il existe une part de lui qui est inconditionnée et la lecture des «  carnets de Takemusu » a amplifié son sentiment d’être.

Quand il va entrer dans le dojo, il va être reçu par un athlète adepte de la musculation, dans une salle d’entrainement avec des machines de tous types, un tapis de chute confortable monté sur ressort au centre d’une aire de combat. Les murs sont couverts de posters de champions photographiés dans des pauses glorieuses et la musique l’empêche de comprendre vraiment ce que l’entraineur lui dit. Il saisit des bribes : « championnat, combat, performances »
La compétition est passée par là. L’aïkidō est mort.

Il existe dans le processus de développement de l’enfant une période pendant laquelle il subit. Il est développé par son entourage. On le porte, le déplace, le nourrit, on s’adresse à lui. Tout est fait par les autres et ses capacités d’action sont très limitées, presque nulles. Il peut sourire, bouger un peu la tête, les bras, les jambes et surtout, il peut pleurer. Certains en resteront là et pleureront, crieront chaque fois qu’ils auront un problème, car ils penseront toute leur vie que la solution doit être trouvée par les autres.

Si notre nourrisson prend de l’autonomie, il va pouvoir commencer sa deuxième phase d’apprentissage, celle qui consiste à imiter. Il observe les gestes de son entourage et les copie. Il observe les réactions des siens et, s’il y détecte de la satisfaction, de la fierté ou du plaisir, il recommence. S’il ne rencontre pas un père qui lui permette de trianguler, il ne pourra se dégager de l’emprise biologique de la matrice maternelle dont une des manifestations est l’imitation, la recherche du même. Il passera toute sa vie à faire comme les autres, à essayer de défendre et maintenir ce qui est, il sera un excellent mouton.

Il aura peur du changement, et luttera en permanence contre le sentiment ambiguë qui l’incite à rester le même et la peur profonde et très inconsciente de la réintégration par la matrice. Cette dernière se traduit par la peur de la disparition dans le système, de l’anonymisation. Heureusement, la société sait créer tout ce dont elle a besoin pour continuer à être la même. Alors, elle a accouché de l’antidote à la peur de la réintégration, le culte du champion. La triangulation avec le père aurait dû déboucher sur une rivalité avec celui-ci, laquelle aurait induit un mode relationnel nouveau fondé sur la différence de statut, l’un possédant l’autorité qui démontre de fait, cette différence. Peu à peu, la bienveillance du père adulte aurait conduit l’enfant au renoncement à la rivalité dont le fonctionnement est toujours basé sur un principe : faire la même chose mieux que l’autre. Ainsi, il se serait en même temps dégagé du désir de mêmeté, d’imiter et de rivaliser. Il serait devenu créatif, doté d’une pensée autonome et n’aurait plus nourri son identité dans la dépendance à autrui.

Cela en aurait fait un citoyen difficile à manipuler, ce que cette société et ses gouvernements n’aiment pas, celui-ci même sur lequel lesdits gouvernements font pleuvoir des interdictions et obligations de penser, de s’émouvoir, de se soumettre physiquement. (obligation vaccinale par exemple : je pénètre ton corps, moi gouvernant, pour te signifier qu’il m’appartient).

Mais heureusement le sport de masse est là pour veiller au grain. Grâce à la compétition et à la culture du champion, il permet de maintenir notre enfant dans sa pré-adolescence en lui donnant le moyen de continuer à rivaliser, en pratiquant ou en se projetant sur une star du sport. Les pères infantiles, de plus en plus nombreux, peuvent continuer dans la voie de l’irresponsabilité et du copinage avec leurs enfants. Ils restent ainsi ensemble dans  la confortable toute-puissance matricielle, ce monde du tous pareils, sans différence, pas même sexuelle. Ce monde excite en permanence un réflexe archaïque de différenciation, celui auquel sont soumis deux frères trop semblables dans une famille dans laquelle l’autorité paternelle est trop affaiblie pour leur permettre de se différencier dans la représentation que ce père a d’eux et qui conditionnent des interactions différentes entre eux tous. Le père considère inconsciemment les deux enfants comme le prolongement de la mère auquel lui-même appartient. Alors les enfants se battent pour survivre l’un à l’autre, pour ne pas disparaitre l’un dans l’autre. Eterniser ce réflexe, c’est cela le principal objet de la compétition.

Les vrais arts martiaux proposent de sortir de cet infantilisme qui consiste à établir sa valeur en se comparant à l’autre, faisant la même chose que lui mais mieux, c’est à dire en se conformant mieux à une règle inconsciente qui ne fait qu’exprimer la toute-puissance maternelle, celle de la matière, celle de tout ce qui est yin dont l’argent et la gloire sont l’ultime expression, les deux provoquant la reconnaissance d’autrui et créant l’esclavage que celle-ci engendre obligatoirement car elle doit être constamment renouvelée. La stabilité identitaire qui conduit à la sécurité intérieure et au désir de paix se fonde sur une reconnaissance par soi-même d’un je inconditionné. Alors, quand organisons-nous des compétitions de zazen ou de sommeil ?


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