Le monde à l’envers


Germain pendant une stage à Valence

L’autre jour je regardais une compilation vidéo de mini exploits réalisés par des quidams qui s’entraînent néanmoins beaucoup : sauts périlleux, démonstrations d’adresse et acrobaties en tous genres …
Rapidement j’ai songé que les capacités que l’on développe généralement en aïkidō sont ridicules face à un triple salto effectué du haut d’un immeuble.

Puis j’ai pensé qu’au fond, on ne cherchait pas à réaliser d’acrobaties en aïkidō et qu’on ne pouvait comparer ainsi les disciplines.

Mais quelque chose en moi sentait que cette dernière remarque n’était pas tout à fait exacte.
Alors j’ai songé qu’on était très mauvais en pédagogie : la plupart des acrobates semblent jeunes et l’on imagine qu’il ne leur a fallu que quelques années pour atteindre un niveau plus qu’honorable, là où une majorité d’aïkidōkas mettent quelques décennies à être capable de « produire un résultat acceptable d’un point de vue technique ».

Et puis je me suis dit qu’en aïkidō c’était différent : nous pratiquons l’art martial ultime. Il nous faut savoir mettre l’orteil et le petit doigt exactement là où les plaçaient Ōsenseï …
Et puis je me suis aussi dit qu’il fallait que j’arrête de me raconter des histoires …

À temps de pratique équivalent, si les aïkidōkas sont moins bons dans leur discipline que ne le sont d’autres pratiquants dans la leur, c’est que la pédagogie qui est censée les former est mauvaise ou, a minima, inadaptée.
Il est vraisemblable qu’originellement les gens se battaient « instinctivement » et en déduisaient ensuite certaines techniques fonctionnelles. Techniques qu’ils peaufinaient avant de se battre à nouveau pour les peaufiner encore, s’ils avaient survécu, s’entend. Ils créaient donc ainsi un cercle pragmatique, vertueux où les hypothèses quant à ce qui fonctionne en combat est continuellement réévalué et testé.

De nos jours, il n’est pas vraiment possible d’enseigner ainsi et demander aux élèves potentiels d’aller d’abord de se battre pourrait clairement s’avérer dangereux pour eux. Dans les faits, pédagogiquement, c’est l’inverse qui est employé puisque l’on commence par enseigner des techniques. Mais celles-ci sont régulièrement extraites de leur contexte et présentées comme un but en elles-mêmes, alors qu’elles n’étaient à l’origine qu’un moyen. Ne connaître ni l’objectif de quelque chose que l’on apprend, ni le contexte l’entourant, risque très fortement d’entraver la progression.

Il serait donc plus que judicieux d’inclure des situations semi-ouvertes pendant la période de formation afin de créer de l’incertitude et ainsi de stimuler l’élève pour qu’il agisse au mieux.
Par exemple sur deux attaques connues, mais effectuées aléatoirement, il faudrait réaliser une technique déterminée (pour travailler sur sa capacité à gérer l’incertitude). Ou bien l’on devrait effectuer un kaeshi waza une fois sur quatre (pour travailler la capacité à rester présent même si l’on subit le mouvement 75% du temps), ou encore essayer de prendre un ascendant définitif lors d’une entrée alors que uke souhaite vraiment toucher (à pleine vitesse ? à pleine puissance ?), etc. Il existe énormément de possibilités pour moduler l’entraînement et le rendre plus «excitant » (mais aussi plus profitable) que lorsqu’on répète pour la énième fois la même technique déjà connue, avec les mêmes partenaires pour lesquels l’effet de surprise – même relatif – a disparu…

Il est nécessaire de créer une situation avec un problème à résoudre. Déjà parce que c’est ainsi que l’on progresse, mais aussi parce que sinon le cerveau humain – qui n’aime pas s’ennuyer – va créer lui-même – sournoisement – les conditions pour avoir un problème à résoudre. Par exemple l’attaquant se permettra de bloquer le mouvement quand dans « la vraie vie » il aurait alors sûrement reçu une frappe, ou il attaquera d’une manière qui rend la technique étudiée absurde, etc. Lorsque l’environnement est ennuyant, celui-ci est modifié. Et si l’on modifie le contexte martial en le transformant en « lutte-larvée-je-te-bloque », très vite, on ne progresse plus.

Il me semble donc urgent de faire évoluer les modes d’entraînements habituels, qui pour la plupart, tournent autour de la répétition technique. Il faut réfléchir plus et créer des situations stimulantes, variées, enrichissantes... Comme le font déjà la plupart des autres disciplines de combat …

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