Chers amis lecteurs,

 

Henry Kono, un nisei (immigré de deuxième génération) canadien né en 1927 et décédé il y a bientôt deux ans, fut quatre années durant élève au Hombu dojo dans les années 60. Sa connaissance de la langue et son statut d’étranger lui permettait un rapport particulier avec Ōsensei Ueshiba. Ainsi il aimait à raconter lors de ses stages qu’il s’était permis de poser à Ōsensei une question directe : « Pourquoi ne pouvons-nous pas faire ce que vous faites ? ». Henry Kono rapporte que sa réponse fut : « Parce que vous ne lisez pas le Kojiki, parce que vous ne comprenez pas Izanagi et Izanami ! »
Ōsensei répétait aussi qu’il se tenait sur « le pont flottant du ciel » (ame no ukitachi) et il insistait même qu’ « en aïkido il est absolument indispensable que nous nous tenions debout sur le pont flottant du ciel » (Takemusu Aïki, première conférence) ;  nous avons presque certainement tous pratiqué, pendant la préparation au cours le « mouvement du rameur »,  funekogi undo, nom « laïcisé » de l’exercice de purification ame-no-torifune no gyo, lui-même tirant son nom d’Ame-no-torifune, le bateau-oiseau du ciel, un des dieux engendrés par Izanagi et Izanami, les deux premiers dieux sexués dans la cosmogonie shinto, qui s’étant accouplés donnent naissance aux îles de l’archipel japonais puis à une myriade de dieux de toute sorte, dont Amaterasu no kami, mythique ancêtre de la lignée impériale nippone.
Il semblerait donc, en tout cas c’était à l’évidence l’avis d’Ōsensei, que la connaissance et la compréhension de la mythologie shinto n’est pas sans rapport avec notre capacité à mettre en œuvre l’aïki.
Nous avons tous entendu de la bouche des uchi deshi de la génération de Tamura Sensei et de Yamada Sensei (ou lu leurs propos à ce sujet) que quand le viel Ueshiba se lançait dans de longues exégèses des récits mythologiques de la cosmogonie japonaise, ils attendaient que « ça se passe», ou somnolaient discrètement, brulant de recommencer à se dépenser physiquement sur le tatami. Et il n’y avait là rien que de bien naturel chez des jeunes gens débordant de testostérone et pour qui tout référence au shintoïsme avait (à juste titre) un sérieux relent d’un monde disparu.
Parmi les pratiquants occidentaux, deux manières d’interpréter les propos d’Ōsensei dominent : ou bien ils sont mis au compte de divagations d’un vieillard mystique qui ne se serait pas remis de son séjour chez Deguchi Onisaburo à Ayabe, ou bien ils sont pris à la lettre, et on peut voir des pratiquants (surtout aux États-Unis) se convertir en prêtre Shinto, avec toutes les absurdités que cela peut comporter.

Pour notre part, nous sommes convaincu que loin de se livrer à des élucubrations théologiques, Ōsensei utilisait un langage métaphorique – soit qu’il n’en disposait pas d’autre, soit qu’il voulait que ses élèves fassent l’effort de transposer eux-mêmes ses mots dans leur pratique – pour transmettre des clés permettant d’accéder à l’aïki. On peut en dire de même des « Poèmes de la Voie », les doka qui accompagnent les deux manuels techniques datant respectivement de 1933 et 1938 : Budō renshu et Budō.

Notons au passage qu’outre la mélodie shinto vue à travers le prisme Omotokyo, il ne faut pas négliger la basse continue taoïste (le vide, le ki, ying/yang). Tout comme le néoconfucianisme (voir notre prochain numéro), le Taoïsme constitue un des quatre pôles de l’univers spirituel/intellectuel japonais, avec bien sûr le Bouddhisme – on devrait dire les Bouddhismes – et le(s) Shintoïsme(s). Un bon exemple de l’interpénétration de ces différents ensembles est bien l’assimilation d’Izanami et Izanagi à Yin (In) et Yang (Yo) : Izanagi no mikoto [伊邪那岐命] est aussi appelé 陽神  :  chinois yang shen/ japonais yojin (esprit/kami yang) et   Izanami no mikoto [伊邪那美], elle, est aussi 陰神 : chinois ying shen/japonais injin (esprit/kami ying). Henry Kono lui-même, substituait Yang (Yo) à Izanagi et Yin (In) à Isanami quand il rapportait son anecdote lors de stages.  

Une illustration de cet appel à des thèmes tirés des mythes et des rites shinto nous est donnée par la calligraphie reproduite par John Stevens dans son The Essence of Aikidō qui regroupe des paroles et des calligraphies d’Ōsensei ainsi que des dizaines de photos inédites.

En titre : ame no takemusu aiki waza. Ame, c’est le ciel, takemusu aiki c’est ainsi que Ueshiba appelait son art après guerre. Takemusu est souvent rendu par: création illimitée de techniques martiales (take = le bu de budō; musu, une lecture possible de  産 :  produire, donner naissance. Certains souriront de savoir que c’est le même kanji que l’on trouve dans   共産, kyōsan qui veut dire « communisme »…) Donc on pourrait traduire : « technique(s) de la créativité martiale céleste/divine ».

A gauche du cercle : Aiki no haha : Mére de l’aïki et la signature de Ueshiba : Tsunemori, un des noms dont il signait ses calligraphies.

A droite, la ligne proche du cercle se lit : Honosawake (Nakatsu kuni)  : Honosakawe, c’est l’île engendrée par Isanagi et Isanami quand, se tenant sur le pont flottant du ciel, selon le Kojiki, « ils s’accouplèrent et conçurent un fils ». Nakatsu kuni : référence à Asihara nakatsukuni,  plaine de roseau du pays au centre du monde, le nom originel du Japon selon le Kojiki et le Nihongi. Plus à droite on lit :  Ame no murakumo kuki samuhara Ryuō no godo. Cette expression revient souvent dans les calligraphies et les propos d’Ōsensei. Dans une des conférences publiées sous le titre « Takemusu Aïki » (Editions Cénacle de France, traduction S.Kuhihara, P. Régnier et B. Traversi) il dit : «L’aïkidō, c’est le travail du Roi Dragon Ame-no-murakumo-kukisamuhara.

Ame-no-murakumo, c’est le ki de l’univers, le ki de l’île d’Onogoro, le travail du ki qui pénètre et fait respirer le tout. Kuki c’est atteindre l’unité de l’apparition du merveilleux esprit de la grande terre et de l’apparition di ciel. Autrement dit c’est le glaive à deux tranchants du ciel et de la terre. Samuhara, ce sont les mots de louange de la vérité et de la vertu du meilleur des mondes. » Ce que cela veut dire concrètement, corporellement ? Cela n’est pas évident, mais semble bien se rapporter à la création d’une spirale interne (les anneaux du dragon) dont l’énergie sous sa double forme (yin et yang) met le corps en rapport avec le ciel et la terre. Dans une de ses doka Ōsensei écrit : « Réalisez yo [yang] dans la main droite/Tournez la main gauche vers in [yin]/Puis guidez votre ennemi (…) ».

Le cercle lui-même enferme les cinq sons fondamentaux du kotadama : a-o-u-e-i écrits en katakana. Au centre même du cercle il y a su, le u étant sur la droite.

Pour un traitement plus approfondi de ce sujet, nous renvoyons nos lecteurs à la série d’articles de Chrisopher Li sur son site :
https://www.aikidosangenkai.org
ainsi, bien sûr qu’à Takemusu Aiki, cité dans le texte, et aux ouvrages de John Stevens, quelles que soient les réserves que l’on puisse faire sur ses traductions.

Bonne lecture de ce numéro de mai.


L’équipe et votre Henry Liberman

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