Aïkidō : … MALAISE DANS LA CIVILISATION ?

(PIÈCE EN 8 ACTES) Ouverture

Olivier au Japon
Olivier au Japon

Je ne saurais dire avec certitude si le petit monde de l’aïkidō japonais est en crise. Je ne le pense pas. Et même si je ne veux pas mettre ici le Japon au pinacle, loin de là, je pense, au contraire, que le petit monde japonais de l’aïkidō se porte plutôt bien. À l’inverse, depuis quelque temps, je crois entendre, tout là-bas depuis la France lointaine (pour moi qui vit au Japon), une sorte de longue plainte, un hululement de meute solennel, qui dirait : « Messieurs, l’aïkidō est en crise… ! ». Et c’est curieux, mais ces gémissements graves, telle une onde de choc, semblent depuis un moment enfler, persister et se transmettre éperdument alentour, en chœur. Du coup, le petit diable qui se réveille en moi, à ces cris j’entends, de déclamer, comme d’une tirade de Molière :

ACTE I
(dans la « Taverne des Bons Gras », et devant une chopine) Octave, sa chope à la main semble tendre l’oreille, comme si, malgré le brouhaha général, il était en forêt)
Octave : Quoi, Scapin : Qu’ouïs-je ? Qu’est-ce donc que cet écho ? … Ces ambactes si gaulois de leur sapience, de leur talent légendaire à l’épreuve des maux, de leurs « territoires », et si bombant d’aisance de leurs superbe, de leurs grades et titres si beaux et reluisants… soudain paniquent de connivence ? Et se mettent à hurler… à la mort de l’aïkidō… ?
Scapin : Octave, mon bon maître, je veux croire ce pensement que vous dites si aisément comme d’une billevesée.
Octave : Scapin, je te choque ainsi ? Suis-je donc si vilain ?
Scapin : Un peu, vous l’êtes à cet endroit, maître estimé
Octave : Certes… Certes… Eh oui, peut-être que tu vois bien…
Scapin : Mais comment vous en vouloir ? C’était spontané, sans savoir bien les choses, et tout en trinquant puisque ce n’était pas d’intention détestable, et que c’est juste votre oreille, qui faisait clairon.
Octave : Alors donc, Scapin, je te fais ici amende honorable.
Scapin : Non point mon maître : poursuivez donc votre oraison…
Octave : Bien, si tu le dis, et si tu m’en sens capable. De ma taquinerie, Scapin, oublions le ton. Et reprenons le glaive. Mais en plus charitable…
ACTE II

(Changement de décor, changement de ton, salle de garde. Scapin marche de long en large, s’arrête par moment, reprend sa marche en rond, pensif. Son visage s’illumine parfois. Et il parle comme s’il était seul, sans voir ou s’occuper des soldats dans le coin de l’arsenal, qui jouent aux cartes, imperturbables)

Un des soldats (qui place magistralement son éventail de cartes ouvert sur le tonneau servant de table) : Roi de cœur, Reine de cœur et Valet de pique, Dix de carreau et Neuf de deux, mes Ratapoils, me voilà soudain pique-boyaux, et de rafler la mise ! Qui n’y consent point ?  Y a-t-il réclamation de majordome à cette table ? Bien, je saisis les avantages ! On remet ça ? Oui ? Je relance…
Scapin (de son côté, la main au menton et tout en marchant) : « Crise », « crise », « crise »… que j’entends. Oui, mais c’est quoi une crise ? Et pourquoi celle-là justement ? Il est parfois amusant d’aller piocher un peu dans l’étymologie des mots. Ainsi de ce mot « crise » emprunté en français au latin médical « crisis », signifiait au départ : « accès d’une maladie ». De fait, une « crise », c’est toujours ce qui vient « décider », « montrer », « mettre à jour » le fait d’être malade. Vous me suivez ? Vous devriez me précéder même. Car s’il y a crise en aïkidō aujourd’hui, cela veut dire… qu’il y avait « maladie », mais que personne (ou peu) ne la diagnostiquait, ne la dénonçait, ou ne s’en apercevait (CQFD) : la tour de Pise n’était point droite !
Je fus de ces quelques là qui en vérité dénonçaient le malaise. Et je dois dire que ces lancements d’alertes nous ont toujours coûté très cher. Mais, alerte ou pas : vous savez bien comment c’est : tant que ces messires ne sont pas au pied du mur…
Bon, « crise », on sait ce que c’est maintenant. Et en aïkidō, cette crise, ce syndrome même de la défection émerge de quoi ? Économie de marché, phénomène historique (épuisement du concept, inadéquation à nos temps, légitimité…), concurrentiel (avec les « arts martiaux nouveaux » par exemple), philosophie (le sens qui se perd, ou qui ne s’est jamais trouvé bien ?), marketing, structurel (les fédérations, ça boite/boîte comment ?), politique (parce que le sport, oui, c’est de la politique avant tout),  etc.. On peut ainsi « prendre des angles », s’essayer en diverses sortes d’analyse sur le sujet  de ces défections et courbes descendantes de l’aïkidō français. Mais, personnellement, et comme je le répète inlassablement depuis des dizaines d’années, je pense qu’il y a quatre problèmes majeurs qui caractérisent cette « maladie » de l’aïkidō français : 1) Un problème purement technique ; 2) Un problème identitaire ; 3) Un problème de… mentalité ; et : 4) Un problème structurel.
ACTE III
(Scapin poursuit ses réflexions sur le même mode …)

1) Le problème purement TECHNIQUE : Cela vous surprend ? Bah quoi : vous êtes surtout surpris parce que tous les Français savent bien que les Français sont les meilleurs aïkidō-ka du monde ! Banzaï bleu-blanc-rouge ! Mais… euh… les Français, oui et certes, peut-être (cela me semble, je ne sais pas et je peux me tromper), mais les autres, par contre : ils savent ça aussi, les autres ? Je veux dire :  ils le pensent, en dehors de France, les autres ? Vous allez sans doute être déçus, mais je ne le crois pas.
Faut-il rire ou pleurer en ce point ? J’ai toujours choisi de rire, parce que pleurer n’est pas mon genre. Pleurer attriste Scapin comme la plèbe attriste le bourgeois gentilhomme ! Pourtant, vous admettrez avec moi qu’il est difficile de se déclarer « champion » sans compétitions, challenge, renommée ou adoubement qui viennent vous placer à ce rang (ne me parlez pas des grades ou des titres ici, car c’est une histoire de franche mascarade en général : copains/copains, culs et chemises, opportunismes, cooptation… et à l’inverse : « toi je te connais/reconnais pas, donc  tu l’auras/tu l’auras pas », etc., merci).
Donc : La France « championne du monde d’aïkidō » ? Non, vraiment désolé, je ne vois pas. Et sauf quelques « cas » rares de « Rois-soleil » locaux d’ailleurs, personne n’y croit vraiment. Et puis, en la matière, pardon mille fois pardon pour l’image, mais : on ne compte pas « à la tête de bétail » non plus, que je sache (quantité ici contre qualité).
Bon alors, c’est quoi ce « problème purement TECHNIQUE » ?
Pour dire les choses simplement, et même si le systématisme bonapartien typiquement français y est pour beaucoup, cela ne vient pas directement et à l’origine de l’aïkidō français. Cela vient de l’aïkidō lui-même en général !
Et ce problème est assez simple à décrire : En aïkidō il n’y a pas de « règles de combats » officielles (« Normal : il n’y a pas de combat ! », que vous allez me dire. Ha ! Ha ! Prendriez-vous Scapin pour un baltringue ? Attendez : je vais y venir…). Et en effet les règles en aïkidō sont stipulées : 1) par le DŌ (ce simple cadre moral, disciplinaire pédagogique, et de civilité), puis : 2) dans une sorte de pratique où on vous dit théoriquement que : « Tout est possible ».
Possible, certes, mais où on vous enseigne en réalité que : « Non, il ne faut pas faire ça, et pas comme ça, et pas de cette façon, mais plutôt de cette manière plutôt qu’une autre, et qu’il faut chuter ainsi, et attaquer ce cette façon, et ne pas… et surtout…, et sans… et avec… mais toujours… mais tu… mais si vous… là pas bon… oui très bien, mais… nul !... bien… bravo !... à chier… plus… moins… etc., etc., etc…. » (Dites-moi : j’exagère ?).
(Scapin se tourne vers les soldats en train de jouer, et qui venaient de relever la tête vers lui) Non, non, noble soldatesque, je parle seul sur mon champ de bataille : continuez donc à jouer…

(Il poursuit) Alors, drôle de paradoxe en vérité – : l’aïkidō est le royaume du sans règles officielles rempli de règles officieuses (un peu comme des mafias quoi !). Or cet apprentissage des règles officieuses de l’aïkidō pour les élèves, ce formatage, cette lobotomisation académique, dure presque… une dizaine d’années. Et puis alors, ensuite, il y a ceux qui sont tellement bien accoutumés au fait du « sans règles des règles du sans cerveau », qu’ils deviennent eux-mêmes professeurs du « sans règles des règles du sans cerveau ». Bravo pour eux : ils feront de très bons professeurs de lobotomisation ! Parce que pour les autres, en général… bah, ils arrêtent de jouer à Pimprenelle et Nicolas, ou au manège enchanté, et, en bons zébulons : ils vont tout simplement voir ailleurs (Et toutes proportions gardées, rappelez-vous de ces défections magistrales des débutants chaque année : personne ne s’est jamais vraiment préoccupé de ce phénomène inquiétant. Pourtant n’est-ce pas là véritablement ce qu’on aurait pu appeler un « symptôme » de la maladie aïkidō, au sens propre du terme : « phénomène révélateur d’un état pathologique »).
Pourquoi cette problématique des règles me semble si importante ? Parce que c’est en ce point que la technique d’un art martial bute toujours, quel qu’il soit. Même en MMA, on l’a d’ailleurs vu récemment, il y a des disqualifications, un cadre, et donc des règles à ne pas outrepasser. La « cage » elle-même en MMA est ce qu’on peut appeler : « une règle », un cadre lié à sa vision de la pratique ou du combat (en l’occurrence : « ne pas pouvoir fuir »). Et c’est cela qui fait sa cohésion : ses règles, comme dans toute pratique martiale : non, pas sa forme en soi, mais uniquement : ses règles.
En aïkidō, il ne s’agit plus d’un combat au sens propre du « qui gagne/ qui perd ».  On parlerait plutôt d’une « pratique », « d’entraînements », d’un « shugyo », d’une philosophie par et de l’action (une ascèse, si vous préférez). Pourtant la base de l’aïkidō est une confrontation sans cesse renouvelée. C’est son fondement, son réel « thème de travail ». Car oui : la guerre, la confrontation, l’agression, est son réel sujet et base de travail  (lire mon dernier ouvrage : « Histoire et philosophie de l’aïkidō* » pour bien comprendre ça).
Mais ça veut dire quoi ?
Ça veut dire que la seule règle technique qui existe en aïkidō et qui regroupe les autres (à part celles du DÔ que j’ai déjà évoqué), c’est une : ORTHODOXIE !
Et je vous dis cela en connaissance de cause, car sans cesse le Doshu (à l’Aïkikaï - Tokyo) me parle sur le tapis de : « L’ORTHODOXIE » : le codex aïkidō. C’est-à dire une sorte de formalité technique dont on ne peut plus discuter l’objet : un répertoire figé à jamais. Donc j’en ai toujours plein la tête de  « L’ORTHODOXIE ». Et ça fourmille là-dedans L’ORTHODOXIE. Ça se bouscule L’ORTHODOXIE. Ça se percute L’ORTHODOXIE. Ça cogne dans mon crâne et rebondit comme une bille de flipper là dedans de ma tête L’ORTHODOXIE. Ça irradie comme à Fukushima au-dedans ma petite boîte à outils L’ORTHODOXIE. Mais pourtant : y a-t-il une seule orthodoxie en aïkidō et pourquoi effectivement ? Par quoi peut donc se définir cette: « Orthodoxie » ?
C’est très simple : par des dogmes, ou alors par les principes d’une… tradition.
« Bon, oui, d’accord », comme aurait dit Deleuze, mais puisque l’aïkidō a, au bas mot et d’après la même « tradition », 76 ans d’âge (Start compendium  = 1942), on peut en conclur


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