Didactique et compétences psychomotrices

La première partie de cet article est parue dans le numéro 69FR d’AikidoJournal sous le titre “Le Corps d’Aikido”


André Cognard à Bourg Argental 2014

Cette pratique est en lien directe avec ce que j’ai décrit dans la première partie de l’article. Il s’agit de développer des capacités psychomotrices exceptionnelles avec un but précis : créer dans le corps une structure conscientielle qui autorise le pratiquant à prendre simultanément plusieurs points de vue sur un même objet, entendu d’une part au sens philosophique et d’autre part comme le moyen d’atteindre une compétence particulière en situation de combat. Dans l’aïkidō de notre école, il est absolument déconseillé de regarder l’attaque et l’attaquant pour ne pas laisser l’esprit se fixer là. Si la conscience se fixe sur un objet, le pratiquant subit obligatoirement l’effet préjudiciable de se trouver contraint à répondre à l’attaque donc à obéir aux règles spatiotemporelles définies par celle-ci, et ainsi, il perd l’initiative. Voir ailleurs, c’est replacer la situation conflictuelle dans un cadre plus vaste et donc en diminuer l’importance et avoir la possibilité de garder l’initiative. Avec l’entraînement spécifique qu’implique cet usage de deux ken, nous dépassons ce cadre. (Notez que contrairement à la pratique connue en kendō 剣道 ou dans les koryū 古流 comme Niten Ichi Ryu, nous utilisons deux ken de même poids et de longueurs égales, et il ne s’agit jamais de les utiliser alternativement mais simultanément. Ainsi le scénario bien connu, je bloque avec l’un puis frappe avec l’autre n’a pas cours chez nous. Il est évident que nous sortons là de la tradition. Portez deux sabres longs à la ceinture n’est pas traditionnel et n’est pas aisé, mais notre objectif est clair. Élaborer une conscience aux capacités extraordinaires). Nous construisons une structure psychomotrice capable d’agir en intégrant dans le même instant des paramètres multiples qui nécessiteraient, pour une conscience non entraînée à cela, plusieurs représentations. La conscience psychique n’étant capable que d’une représentation à la fois, celles-ci seraient forcément inscrites dans une chronologie et imposeraient un ordre dans les réponses donc un choix. Si les attaques sont successives, il n’y a pas de problème. On les prend dans l’ordre dans lequel elles viennent. Mais quand elles sont simultanées, la plupart des réponses instinctives sont : fuir, rester sidéré, ou attaquer l’un des attaquants en faisant le déni des autres. Dans tous les cas, c’est l’échec assuré. J’ajoute que la plupart du temps, la réponse est une action confuse et inaboutie car le pratiquant est mentalement bloqué entre les réflexes « agression fuite » et il est incapable de se mobiliser.

« L’aikidō est yin et yang, omote et ura ». Être capable d’agir en étant les deux en même temps n’est pas aisé. Cela implique de maîtriser toute réaction instinctive. Notre école propose une étude de l’aïkiken avec deux, trois ou quatre attaquants. Ce ne sont pas les capacités athlétiques qui permettent d’assumer une quadruple attaque simultanée. Ni la vitesse du corps, ni la force ne permettent de vaincre dans une telle situation. Il nous a donc fallu construire autre chose. Cette autre chose, c’est une compétence de la conscience qui est capable de s’immerger dans le corps et le laisser agir. Mais il faut au préalable avoir vaincu les réflexes naturels, fuite, agression, sidération, avoir structurer la posture en la démultipliant, avoir construit des capacités neurologiques nouvelles.


Que signifie « démultiplier la posture » ?

Le corps remplit une fonction identitaire. En fait, il participe à la défense de l’identité en donnant à la conscience psychique les moyens de représenter celle-ci. Rien n’est plus à même de faire la preuve de l’existence du sujet que son corps. Tout ce que nous faisons, c’est lui qui le fait, même s’il s’agit de la pensée la plus éthérée, même le rêve endormi. Et quand nous mourons, c’est lui devenu cadavre qui atteste de notre mort. Il rend le sujet évident et irréfutable mais, ce qui est vu par autrui, cette identité irréfutable, doit aussi être vu par le sujet lui-même.

C’est à dire que la conscience doit reconnaître le corps comme sien ou plutôt devrais-je dire comme soi-même. Psychisme et corps physiologique assurent ensemble l’unité psychosomatique qui est garante de l’identité du sujet, tant vers l’altérité que vers l’intérieur, c’est à dire garante de l’accès à soi. Ils s’opposent pour se contenir réciproquement et la conscience maintient une veille minimum sur le corps quand celui-ci assure une tonicité minimum le rendant perceptible par ladite conscience.
Ainsi, chacun maintient inconsciemment un tonus musculaire dans différents espaces corporels qui sont des repères nécessaires à la conscience de soi à partir de laquelle s’élaborent les pensées et les actes. Ces différentes obligations musculaires et articulaires constituent une posture expressive. Elle est inconsciente mais indispensable à l’expression de l’identité et partant, elle mobilise les réflexes défensifs toutes les fois que l’identité est menacée, que ce soit par une attaque réelle, physique ou morale, ou par une attaque imaginaire. Le réflexe est la défense des frontières identitaires par la préservation de l’intégrité physique, agression ou fuite, et, quand ni la fuite ni l’agression ne sont efficaces, la préservation malgré tout de l’intégrité psychique par la sidération.

Nous avons fort heureusement des techniques pour donner au corps la capacité extraordinaire de se percevoir lui-même et nous l’affranchissons de l’obligation d’être représenté psychiquement. Il peut donc garantir les frontières identitaires non plus au travers d’une posture inconsciente, résultant de l’histoire de l’adaptation au milieu de vie et donc des relations traumatiques de l’individu, mais au travers de nombreuses organisations posturales.  C’est un grand pas vers la liberté prise au sens général que cette liberté intérieure qui permet d’accéder à soi par différents moyens. C’est comme introduire de l’altérité en soi dans une profondeur qui est a priori spécialisée dans la défense de l’unité et sa survie. Cela est d’autant plus important qu’outre l’efficacité martiale qui en découle, introduire de l’altérité dans le corps est le fondement d’un sentiment d’être inconditionné donc celui de la tolérance pour toute altérité donc le respect de tout autre. Ce qui autorise l’intégration de la tolérance et du respect comme structure conscientielle fondamentale, c’est le fait que l’identité étant assurée par le corps dans une profondeur qui n’est plus sous l’emprise des réactions instinctives, la conscience psychique n’a plus à assurer cette défense comme elle le fait chez tout un chacun, à chaque instant en se représentant dans chacune de ses pensées. Ainsi, les défenses que sont l’intolérance, le rejet de l’inconnu, et tout ce qui va avec, racisme, intégrisme etc … n’ont plus de raison d’être.

Tant que ce niveau de symbolisation de l’altérité n’est pas atteint, c’est à dire tant que le corps ne l’a pas intégré, le psychisme exerce sur lui une contrainte constante. Elle lui interdit tout action qu’elle ne pourrait pas représenter, c’est à dire avec laquelle elle ne pourrait pas se représenter.

Cette contrainte disparait quand la fonction de représentations de l’identité est assurée par des postures multiples et le corps est alors capable d’actions multiples dans le même instant. N’oublions pas que c’est lui qui fournit à la conscience psychique les moyens de sa représentation, en particulier les structures anatomo-physiologiques, neurologiques mais aussi l’énergie. Plus le niveau d’énergie est élevé, plus la compétence de la conscience est grande.

C’est un élément déterminant dans ce cadre où il s’agit d’accepter non plus une représentatio … plus lisez dans l'édition 71FR

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