Chers amis lecteurs,

 

L’automne est là, l’hiver montre le bout de son nez (« yver, vous n’êtes qu’un villain », apprenait-on jadis à l’école communale…) et la morosité ambiante dans l’univers aïkidōïste s’harmonise fort bien avec l’air maussade de la saison. Il y a certes des dojos heureux, des pratiquants épanouis, des enseignants sans soucis. Mais comme disait Tolstoï « Les familles heureuses se ressemblent toutes; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. » Le semblable est monotone, c’est le divers qui attire notre attention. C’est ce que les hautes autorités de l’aïkidō officiel, les responsables de la Fédération internationale et ceux de nos deux fédérations nationales agréées, ont dû se dire. Foin d’un aïkidō pour tous, l’avenir serait dans la diversité. Pour arrêter le déclin, pour endiguer l’hémorragie, il suffit d’adapter l’offre (la marchandise aïkidō) aux demandes particulières de segments définis du marché (les clients potentiels). Ainsi nous avons un aïkidō féminin, « séniors » (en clair: pour les vieux), handicapés, un aïkidō gym ou fitness (l’appeler « taïso » ne change rien au fond), etc.
Que l’on ne se méprenne pas. Nous savons bien que la réalité n’est pas, en tout cas pas toujours et pas partout, en accord avec la vocation universaliste de l’aïkidō. Et qu’une grosse dose de volontarisme est nécessaire pour assurer que tous, sans distinction de sexe/genre, race, âge (mais si ! dès la scolarisation et jusqu’à…) et capacité physique (il est de merveilleux pratiquants mal ou non-voyants), puissent, sans entraves, progresser dans leur pratique. Mais nous ne pensons pas que ce soit en multipliant les activités « adaptées » que l’on sortira l’aïkidō de l’ornière.   
Il faut se rendre compte que les règles qui régissent un budō qui se veut traditionnel ne sont pas celles qui valent dans la société en général. Dans la société, il y a (ou devrait avoir) des citoyens libres et égaux en droit. Les responsables sont élus, et doivent des comptes à leurs mandants. Personne n’avait élu Ōsensei, pas plus que Maître Tamura ou Maître Yamada. Que ce soit au niveau du dojo, ou de celui d’une école, le comportement des pratiquants est dicté par le reishiki qui est bien plus que l’étiquette, et il y a une hiérarchie claire, non pas tant par le nombre de dan que par l’ancienneté et l’engagement dans la pratique et la transmission de l’art. Ce qui serait intolérable dans la société est la norme dans la communauté du budō.
Essayer de faire coexister ces deux univers est une entreprise qui ne peut que conduire à des conflits, comme cela a été récemment le cas aux États-Unis, au sein de l’USAF. Un groupe de femmes, se basant sur une situation en effet plus que problématique, a fait circuler une pétition pour réclamer que le problème de la discrimination des femmes au sein de l’organisation soit pris en compte, notant entre autres l’absence de femme au sein du Comité technique. Le ton et les revendications semblaient tout à fait raisonnables. Mais le gros problème pour ne pas dire la faute est que cette pétition a été lancée sur les réseaux sociaux, et pour ainsi dire dans le dos de Yamada Sensei qui se trouvait alors au Japon. C’est peu dire qu’il a mal pris que ses élèves fassent appel aux pratiquants de cette manière: il a considéré cela comme un geste déloyal à son égard, une enfreinte majeure au respect qu’il pense, à juste titre, lui être dû. Que l’attitude de certains responsables aient, semble-t-il, envenimé le conflit ne change rien au fond. Deux des initiatrices de la pétition se sont vues exclues du dojo de New York. Quel gâchis ! (Un minimum de recherche sur Internet mène à tous les textes, pétition, réponse de l’USAF, lettre de Yamada Sensei, discussions sur Reddit et autres plateformes).
Il ne faut pas croire, malgré la multiplication des commissions, comités et manifestations visant à promouvoir la place et le rôle des femmes dans l’aïkidō français qu’elles soient beaucoup mieux représentées dans les instances dirigeantes. Les pratiquantes représentent entre un quart et un tiers des pratiquants. Or, d’après les informations que nous avons pu recueillir, à la FFAB, le Bureau technique de 11 membres ne compte qu’une seule femme ; parmi les trente-trois Chargés d’enseignement national il y a 3 femmes (chez les hommes il y a 13 7e et 8e dan – Aïkikaï ou UNA – alors que deux des femmes sont 5e dan et une, Corine Masson-Payeur, 6e dan). A la FFAAA, en 2016, le Collège technique national avait 41 membres dont 4 femmes. Dans les deux cas, en gros, 10% soit une claire sous-représentation. Et je ne pense pas que cela ne soit dû qu’a des « facteurs objectifs » ou des contraintes extérieures. Il y a loin des déclarations d’intention aux actes…

Par ailleurs, une visite sur le site web de la FFAAA nous apprend que « Depuis un certain temps, la FFAAA s’est engagé dans la prévention de la radicalisation, sujet également traité par le MJS, notre ministère de tutelle » avec un lien vers une brochure du dit ministère ou l’on apprend que « Par radicalisation, on désigne le processus par lequel un individu ou un groupe adopte une forme violente d’action, directement liée à une idéologie extrémiste à contenu politique, social, ou religieux, qui conteste l’ordre établi. » Contester l’ordre établi, quelle horreur ! On ne fait pas mieux dans le mélange des genres.

Bonne lecture de ce numéro de décembre.
L’équipe d’AikidoJournal souhaite à tous ses lecteurs une bonne fin d’année, de joyeuses fêtes, et une encore meilleure année 2020.


L’équipe de l’Aj

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