Chers amis lecteurs,

 

Comme tout historien – comme tout chercheur – le sait, un fait, par lui-même, n’a aucune signification. Il acquiert un sens dans sa mise en contexte, par sa genèse, plus généralement, en jargon universitaire, par une mise en perspective synchronique et diachronique. Ainsi les déboires et tribulations qui nous – nous, pratiquants d’aïkidō – préoccupent tant perdent toute importance mises en regard, par exemple, des incendies qui ont dévasté la Californie puis l’Australie, ou de la pandémie causée par le virus dit Corona.
C’est sans doute par absence d’un tel regard que des pratiquants d’art martiaux, et pas seulement d’aïkidō, ont pu s’imaginer que les alliés occupant le Japon vaincu en septembre 1945 n’avaient rien de plus pressé que d’interdire la pratique des budō. Nous avions il y a longtemps déjà abordé cette question, nous pensons qu’il est important d’y revenir – voir page 30.
Autre effet de mise en perspective, dans une première mouture de cet éditorial, nous nous servions du tremplin offert par les réflexions de Léo Tamaki (voir page 27) pour sauter sur l’aspect financier de la distribution des diplômes dan par l’Aïkikaï. Nous notions que, sans même compter les titres sur examen (1er au 4ème dan), les seuls grades décernés sur recommandation et annoncés au dernier kagamibirak, quand on connaît les tarifs, devaient rapporter à l’Aïkikaï, fondation à but non-lucratif, une somme rondelette et qu’avec l’impression des diplômes (car ils ne sont pas calligraphiés !) il disposait-là d’une belle planche à billet.
Puis quelque chose (nous verrons laquelle) nous a remis en mémoire ce que nous avait coûté nos années de doctorant en histoire : environ 1500 francs à l’époque pour les seuls frais d’inscription ; aujourd’hui ceux-ci doivent se monter à 350-400 euros par année universitaire. Un doctorat revient donc, même si on ne compte que trois ans de travail, à nettement plus qu’un sixième dan… Donc les tarifs pratiqués par la maison mère de Tokyo n’ont rien de scandaleux. Et sont même dérisoires comparés à ce que coûte un M.B.A. (ici on parle en dizaine voire de centaine de milliers d’euros).
Ce qui nous a conduit à ce retour en arrière vers nos études en histoire, c’est la superposition d’une situation ancienne à ce dont nous sommes les témoins dans notre microcosme : « La tête dans les nuages et les pieds dans la gadoue », c’est à peu près le titre qu’Ellis Amdur a donné à un des chapitres de son livre « Duelling with OSensei » dont nous avons parlé dans un de nos numéros précédents. Ce pourrait aussi être une description de la situation de l’aïkidō aujourd’hui : d’un côté, des discours éthérés sur le sens profond de la pratique, des réflexions sur la place de celle-ci dans le monde du vingt-et-unième siècle, des études sur le contexte historique de la naissance et du développement de l’aïkidō, et de l’autre la situation des cadres institutionnels de l’art – que ce soient, en particulier en France, les fédérations de facto intégrées à l’appareil d’Etat (cf. l’engagement d’au moins l’une d’entre elles dans « la lutte contre la radicalisation »), au niveau international l’I.A.F., dont on


dirait qu’elle a pour ambition de devenir un impresario de spectacles sportifs, et l’Aïkikaï, sur lequel nous renvoyons à l’article de Léo Tamaki.
N’y a-t-il pas là, toutes proportions gardées, une analogie avec le système féodal, avec ses merveilles architecturales et ses joyaux de dialectique scholastique développées par les théologiens de la Sorbonne, alors que les producteurs, serfs assujettis aux seigneurs maîtres du sol, menaient une vie de misère et d’oppression… jusqu’à ce que vers 1348 la peste noire élimine une bonne moitié de la population européenne, entraînant pénurie de main d’œuvre et amélioration notable des conditions de vie des survivants. Le méchant virus au nom de bière mexicaine qui sévit actuellement aurait peut-être ainsi son bon côté…
Toute plaisanterie macabre mise à part, le salut de l’aïkidō ne serait-il possible qu’au prix d’une « épuration », laissant sur les tatamis les pratiquants sincèrement intéressés à une pratique – nécessairement ascétique – et à une réactualisation de la vision, de la pensée, d’Ōsensei, en dehors des cadres institutionnels qui ne font que dénaturer, étouffer, notre art.

 

Bonne lecture de ce numéro de mars.


L’équipe de l’Aj

 

Pour mémoire :

1er à 4e dan sur examen, les tarifs vont approximativement – selon le cours du yen – de 200 € pour le shodan à 380€ pour le yondan). Pour les grades sur recommandation : lors du dernier kagami biraki, ont été annoncés : 6 8e dan, 62 7e dan, 279 6e dan, et 525 5e dan. Plus 51 1er à 4e dan sur recommandation (nettement plus chers que sur examen). Le 5e dan « coûte » 850 et le 6e 1000, chiffres là encore approximatifs. Les 7e et 8e dan… selon leur bon vouloir, mais on peut penser qu’une enveloppe de 5000 à 10000 € est un chiffre raisonnable… Nous laissons à nos lecteurs le soin de faire le calcul…

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