Kurt Bartholet, 3 partie dans N°32FR

Sur Zürich nous avons rencontré Kurt Bartholet.

Kurt Bartholet pendant de l'entrevue.
Kurt Bartholet pendant de l'entrevue.

N’avez-vous jamais eu le besoin de retrouver l’expérience faite au cours de la sesshin au monastère, avec le Père Lassalle ?

Ce n’est certes pas une voie facile, que de plonger sans détour dans la profondeur, la substance-même de la vie, dans une autre dimension où son sens nous apparait. Bien sûr, cette expérience a été une des plus importantes de ma vie, et c’est pourquoi je participe régulièrement à des séminaires de méditation. Je suis ouvert à diverses formes : il peut s’agir de sesshins Zen, de retraites Vipassana ou d’autres séminaires. Le fait est qu’on ne reste pas simplement dans cet état, il faut constamment y œuvrer, on ne peut pas se reposer sur l’expérience vécue. Quand mon activité professionnelle me le permet, la méditation assise fait partie de ma vie quotidienne.
Quelques fois, j’aspire à me retirer pour plus longtemps dans un monastère pour de nouveau me consacrer entièrement à ces processus intérieurs. Mais actuellement mes obligations familiales ne me le permettent pas. Le lieu, la forme, c’est une chose ; le maitre qui vous accompagne, en est une autre. La rencontre avec le Père Lassalle m’a marqué et a donné une direction à ma vie : ce n’est pas tous les jours que l’on fait une telle rencontre. Le Père Lassalle insistait toujours, après chaque sesshin, qu’en fin de compte ce dont il s’agit c’est d’intégrer intelligemment toute cette expérience dans notre vie de tous les jours, avec ses problèmes quotidiens. Ces expériences vécues au cours de ces années, auxquelles viennent s’ajouter mon travail de thérapeute, marquent naturellement, comme je l’ai déjà dit, beaucoup d’aspects de mon aïkido.

D’où vient cette difficulté de retrouver cet état ? Est-ce seulement possible par la méditation, ou bien la pratique habituelle le permet-elle aussi ?
Je dirais que la médiation assise, en restreignant les stimuli extérieurs permet un processus intérieur des plus personnels. La méditation Zen conduit, comme dans une oasis, dans un monde intérieur qui n’est pas visible de l’extérieur.
En aïkido, c’est un autre processus qui est possible, qui n’est pas directement comparable. On se déplace, on est en contact corps à corps avec une autre personne, on se touche, et dans cette rencontre on apprend à se connaitre et à connaitre son partenaire par des exercices de coordination et des techniques complexes. L’aïkido entraine le groupe, la communauté dans une forme en mouvement et l’implique dans une intense dynamique de groupe. Le regard est plutôt dirigé vers l’extérieur : moi et les autres. Dans la méditation Zen il est dirigé vers l’intérieur. « Tous les chemins mènent à Rome. » La conscience connait de nombreux niveaux et le développement, de nombreuses voies et méthodes. Ce qui pour l’un, à un moment donné, sera la voie juste, ne le sera peut-être pas pour un autre. Les pratiquants originaires du Proche-Orient que nous rencontrons lors de nos stages annuels de « Training Across Borders », souvent se posent, en aïkido, d’autres questions que nous, qui sommes à l’abri dans notre petit monde zurichois.
Quoi qu’il en soit, la voie qui mène au développement spirituel exige, dans toutes les cultures et dans tous les milieux le même engagement : il faut de la discipline et de la persistance, du dévouement et de l’humilité et accepter l’abstinence, au moins pour un certain temps. Au Proche-Orient on a connu les anachorètes qui par l’ascèse et l’abstinence s’élevaient à un autre niveau de conscience : Jésus lui-même a passé 40 jours dans le désert. Ce savoir substantiel existe en Orient comme en Occident ; la voie qui y mène exige néanmoins une persistance déterminée et n’est pas des plus simples et des plus commodes.
Je ne médite ni ne pratique plus comme dans le temps au Japon, tous les jours. L’aïkido que nous pratiquons aujourd’hui dans notre dojo fait partie de notre travail quotidien. Nombreux sont ceux qui pratiquent pour leur bien-être et leur santé, une ou deux fois par semaine. Les gens recherchent une compensation à l’agitation de la vie quotidienne, au stress du travail : ils veulent retrouver le calme. La self-défense n’est donc pas une simple accumulation de techniques qui permettraient de se défendre contre un agresseur, c’est sous nos latitudes aussi un enseignement interne permettant de se soucier de soi-même. Comment est-ce que je me perçois dans l’espace et le temps, comment est-ce que je me comporte vis-à-vis de moi-même et des autres ?
Ainsi, le dojo constitue aussi une communauté d’élèves où l’on s’entraine à des compétences émotionnelles de base. Notre dojo est pour beaucoup une « famille d’adoption » où l’on peut se rencontrer en confiance ; un réseau qui soutient dans la vie de tous les jours. Au cours de toutes ces années j’ai vu à de nombreuses reprises comment des gens se sont trouvés et se sont mariés et maintenant élèvent leurs enfants. On peut donc dire que la vie du dojo offre beaucoup d’aspects sociaux qui dans la société contemporaine sont des plus nécessaires.

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